Le capital, c'est un peu comme les armes de destruction massive : aussi longtemps qu'on croit qu'ils existent, ils peuvent orienter nos
raisonnements et déterminer nos actions.
On définit habituellement les égrégores comme des formes-pensées créées par l'esprit collectif. L'idéal-type de l'égrégore est la religion, mais toutes les idéologies en sont aussi de bons
exemples.
Le groupe Tri Yann a chanté "La découverte ou l'ignorance" : la Bretagne n'existe que si, à chaque instant, des bretons se reconnaissent en elle. C'est tout à fait cela. Le lapin de garenne
ignore totalement qu'il court dans la lande de Bretagne. Certaines légendes arthuriennes expliquent que les esprits de l'ancienne religion ont disparu lorsque les hommes ont cessé de croire
en eux.
C'est là qu'on observe que le capitalisme est manifestement une égrégore puisqu'il fonctionne énormément aux prophéties autoréalisatrices et à la confiance.
Les égrégores fonctionnent sur le principe des poupées russes : des variantes les subdivisent. Au sommet de la plupart d'entre elles, il y a une super-égrégore, qu'on pourrait qualifier de
domination (un ange NB), mais qui est plus qu'une domination politique ou économique - résultante de l'égrégore capitaliste -, une domination des consciences.
Les égrégores sont néfastes de deux manières. A un plan personnel, lorsqu'on les prend pour la réalité. Sur un plan collectif pour leurs conséquences parfois fâcheuses.
On ne s'en protège qu'en améliorant sa connaissance objective. Sur un plan collectif, il est très difficile de lutter contre une égrégore car ce n'est pas à la portée du premier magicien venu de
façonner l'inconscient collectif. On peut faire le choix de soutenir une égrégore existante ou une variante moins destructrice (par exemple le capitalisme mou de Mélenchon contre le
capitalisme dur de Sarkozy), mais le résultat est aléatoire et l'objectif peu satisfaisant.
I Les égrégores peuvent naître de catégories descriptives
Présenter les égrégores comme des dogmes n'est pas une bonne manière de les aborder.
D'abord, les égrégores admettent une certaine souplesse, d'un côté en acceptant des variantes, de l'autre en n'exigeant pas de tous qu'ils connaissent le dogme sur le bout des doigts. Ainsi le
capitalisme admet des doses variables d'intervention publique et n'exige de la plupart des membres de l'esprit collectif que de croire qu'il s'agit du seul mode d'organisation possible des
sociétés, ou encore de penser qu'il est synonyme de liberté, laissant aux spécialistes la connaissance de ses arcanes.
Ensuite, elles ont souvent la prétention d'être des vérités démontrées et non révélées. Dans la pensée de Karl Popper, tout ce qui est scientifique n'est pas dogmatique et réciproquement. Mais on
observe fréquemment ce glissement de la science au dogme (même si jamais un scientifique ne l'admet).
Enfin, la frontière entre la notion de catégorie en sciences ou de concept en philosophie et celle d'égrégore est floue.
La catégorie est un artifice de langage pour décrire le monde. Des catégories consensuelles permettent de limiter les erreurs de compréhension entre individus.
Or, c'est précisément lorsque des consensus surviennent que les égrégores se créent. Au plan individuel, la personne pense que son propre système de catégories est le seul possible, ce qui
contribue à la fois à le rendre rigide et in fine à la prendre pour LA réalité. Au plan collectif, il se crée un consensus sur un système de catégories rigide.
Ainsi une catégorie comme la race en systématique du vivant devient une égrégore lorsqu'on croit qu'il existe réellement dans la nature des races distinctes dans lesquelles on peut classer tous
les individus.
Lorsqu'il décrit le monde en catégories, l'individu a conscience qu'il s'agit de catégories. L'égrégore lui fait croire que le langage reflète la réalité. (Une grande égrégore est de croire qu'EN
GENERAL, le langage reflète la réalité, ce qui rend l'individu extrêmement vulnérable à la magie.)
De plus, en théorie, les catégories n'influencent pas la réalité qu'elles décrivent, alors que l'égrégore façonne le monde qu'elle prétend décrire.
En théorie, car l'influence sur la réalité est beaucoup plus une propriété de l'individu - fonction de sa capacité à agir sur son environnement - que du discours qu'il tient. On observe
ici le flou à la limite sus-cité.
II Les égrégores peuvent ne pas naître de descriptions
Toutes les égrégores ne sont pas des dérives de descriptions. Le capitalisme n'était pas au départ une tentative de décrire le monde. Ce n'est qu'après s'être imposé comme système qu'il a
PRETENDU que ses agrégats étaient une représentation du monde.
Lorsqu'on observe les indicateurs de développement humain comme l'espérance de vie, l'équipement des ménages, la scolarisation des femmes, il n'y a pas de lien observable avec le PIB. La
conclusion logique serait de dire que le PIB ne représente rien de réel. Au lieu de cela, on fait curieusement cohabiter comme indicateurs le PIB et les IDH, en disant que le PIB est capable
d'évaluer la part financière du développement et les IDH sa part humaine.
Il n'y a AUCUN capital dans la nature. Le capital seul est une petite égrégore enchâssée dans le capitalisme. Max Weber ou Karl Marx décrivent
l'émergence du capitalisme au 18ème siècle. En revanche, personne ne semble s'être soucié de décrire l'avènement du capital.
Tout fonctionne comme si l'inconscient collectif des économistes contenait une histoire implicite : au commencement, le capital était à zéro. Puis l'homme est apparu sur Terre et le capital avec
lui. Il n'a jamais cessé d'augmenter depuis, traduisant en cela l'amélioration des sociétés humaines.