Theognosis
La théurgie généraliste
Roswitha Scholz, issue de la revue allemande et marxienne Krisis propose la théorie de l'Abspaltung (séparation
sexuelle). Celle-ci voit dans le capitalisme et l'adoption de la "forme valeur" l'influence du patriarcat, ce qu'elle traduit par "la valeur c'est l'homme" (et non la femme).
On devrait au patriarcat la manie de la mesure et de la catégorisation systématique, et la passion de produire. Le principe féminin aurait lui été systématiquement traqué et éradiqué par ce
patriarcat violent et destructeur. Il est assez courant que la philosophie occidentale pose un pied dans un certain mysticisme (pensez : la lutte des principes féminin et masculin, le yin et le
yang, rien que le new age ne connaisse par coeur !) tout en évitant la critique rationaliste en noyant le propos sous un langage plus proche de la philosophie académique. (Moi mystique ? allons
donc.) Il s'agit toutefois d'une hypnose de style, la philosophie étant par essence mystique et se fixant les mêmes objectifs que la Gnose. Une différence apparaît parce que
la philosophie n'est pas étrangère à son époque et que d'une époque intellectuelle sortent des pensées issues de l'intellect. Et c'est ainsi que Scholz critique la tendance à tout catégoriser
avec des catégories.
Je ne suis pas en désaccord avec ce qu'écrit Scholz. Mais je ne suis pas non plus en désaccord avec la Théorie de la jeune fille de Tiqqun, qui fait de la jeune fille la figure type du
consommateur moderne, ou avec les pamphlets soraliens sur la féminisation du monde occidental.
Peut-être pourrait-on dire qu'au sein du capitalisme le masculin s'exprime dans la production, et le féminin dans la consommation, faisant des théories évoquées des théories complémentaires.
Mais soyons honnêtes, on trouve surtout des points de vue contradictoires. Pour Otto Weiniger, le juif est féminin, et pour Nietzsche le chrétien est féminin (bon il ne l'a peut-être pas écrit,
mais il l'a pensé très fort). Les paganistes de droite ont tendance à penser que les sociétés pré-chrétiennes incarnaient un principe masculin et solaire que les religions monothéistes sont
venues amollir en prescrivant un comportement passif. Les adeptes du new age ou de la wicca appuieraient au contraire le point de vue de Scholz et décriraient les sociétés préhistoriques
adoratrices de la déesse-mère comme manifestant le principe féminin, principe féminin qui aurait été relégué aux oubliettes de l'Histoire suite après l'émergence d'un Dieu mâle
impitoyable.
Comment peut-on encore discourir sur le féminin et le masculin quand les concepts maniés débouchent sur un tel sac de noeuds ?
Il faut déjà dire que "préhistorique" et "pré-chrétien", ce n'est pas tout à fait la même chose. La déesse-mère et Wotan non plus. Dumézil fait un paquet indo-européen des romains et des barbares
du Nord. Moi-même j'ai fait remarquer sur ce blog qu'il n'existe pas de clivage culturel sérieux entre sémites et aryens, et que les monothéismes sont dans la continuité du "panthéisme"
antique. Ce qu'on appelle aujourd'hui panthéisme (Dieu est dans tout) auquel je souscris volontiers, n'a en revanche qu'un rapport lointain avec les cultes séparés d'Apollon, Zeus et
Poséidon. Pour tout dire, je suis plus proche du point de vue wiccan que des paganistes de droite.
Il reste à poser la question "Est-ce que c'était mieux avant (du temps de la déesse-mère) ?" avec en question
cachée : "Le féminin est-il le bien ?". La Gnose récuse les notions de bien et de mal, mais on postulera pour les besoins de la discussion que ce "bien" correspond à une humanité vivant en
conscience selon les principes du monde et de la réalité. Certains parleraient de proximité avec la nature. Admettons.
Mais l'enseignement ne dit pas qu'avant la chute était le féminin et qu'après celle-ci survint le masculin. Il dit qu'avec la chute est venue la dualité. Le couple masculin-féminin
fonctionne selon des cycles de manifestation où le déséquilibre penche parfois d'un côté, parfois de l'autre. Le goût de la mesure et de la séparation est inhérent à la dualité manifestée. Il ne
saurait être purement masculin ou même féminin.
Il n'y a pas d'injustice à ce que le masculin écrase le féminin. Le masculin et le féminin sont un couple de contraires qui s'affrontent parce que c'est dans leur nature de s'affronter. Par
ailleurs masculin et féminin sont des mots pour décrire cette dualité, et s'appellent ainsi parce qu'on les retrouve plus souvent chez l'homme ou chez la femme. Les tendances à tout prendre au
sens littéral font que l'on prend le principe masculin comme l'essence permanente de l'homme, et le principe féminin comme l'essence permanente de la femme. Ce qui fait qu'à vouloir simplement
expliquer la dualité, on finit par se vautrer dedans.
Certaines féministes ne s'embarrassent pas de ces nuances : elles comptent incarner absolument le principe féminin. Outre que ceci permet de poser en victime à bon compte, le principe
ne s'incarne pas de manière aussi basique; il n'est pas aussi étouffé qu'elles le présentent et se manifeste simplement ailleurs que dans les sphères académiques. Et quand bien même on
admettrait d'identifier la femme occidentale au principe féminin, la domination du masculin serait tout aussi bien la conséquence des attaques du principe masculin envers le principe
féminin que de l'absence de manifestation de ce dernier du fait de la passivité des femmes.
On passera rapidement sur les manifestations multiples du yin et du yang (humide/sec, froid/chaud, lune/soleil...) pour s'intéresser aux représentations du monde respectives du masculin et du
féminin. Malgré les réserves évoquées plus haut, il n'en reste pas moins que le domaine des sciences académiques manifeste amplement l'esprit masculin.
Cet esprit qu'on appelle masculin est de nature analytique, il parvient à des conclusions sur le monde à partir des éléments que sont les faits bruts et le raisonnement. Son seuil
pathologique surgit lorsque le raisonnement reste seul en piste, se nourrissant de concepts et non plus de faits.
L'esprit qu'on nomme féminin est de nature synthétique. Il est plus rapide et parvient aux conclusions de manière instantanée. Aujourd'hui que l'esprit masculin a dépassé son seuil pathologique,
il est de bon ton de penser que le féminin est "plus proche de la nature et des réalités". Le problème avec l'intuition ou l'esprit synthétique, c'est qu'il tend à la paresse. Il se contente
d'une compréhension intuitive des choses en-deça du langage, mais il a besoin du langage pour l'exprimer. Or le langage étant d'essence intellectuelle n'est pas bien maîtrisé. La
connaissance est ainsi soit inexprimée, soit exprimée avec très peu de rigueur. Si l'esprit féminin a une compréhension émotionnelle du monde, il a beaucoup de mal à la
traduire intellectuellement.
Mais l'esprit masculin ou féminin n'est pas tout le principe. Les observations de Soral ou de Scholz ne sont pas contradictoires. Les principes masculin et féminin tendent à dominer des
lieux et des époques différentes, mais aussi des domaines différents. Ajoutons des réserves sérieuses sur l'affiliation d'un phénomène à l'un ou l'autre de ces principes à l'utilité purement
descriptive, mais passablement fourre-tout. La "féminisation" des moeurs proposée par Soral n'entraîne pas une féminisation générale de la civilisation. L'économie ou la
philosophie et tous les domaines académiques expriment plutôt le principe masculin, mais ceci est aussi un effet de la paresse de l'esprit de synthèse, qui ne s'efforce pas d'utiliser le
langage conceptuel pour s'exprimer, laissant l'esprit analytique seul en piste. Et quand les femmes sont des intellectuelles, elles possèdent souvent cet esprit analytique masculin, croient à
l'existence des concepts qu'elles manient et n'ont pas le souci de coller au réel.
L'esprit masculin pathologique confond facilement les idées avec les faits bruts et considère toute théorie comme vraie si elle est issue d'un raisonnement apparemment solide.
L'esprit féminin pathologique ne se préoccupe pas de produire un langage accessible parce qu'il pense que le langage est capable de rendre compte de son savoir sans mise en forme
particulière.
Et ni l'un ni l'autre ne sont alors en mesure de décrire le monde. Or la raison ne voit bien qu'avec le coeur, et le coeur ne voit clair qu'avec le secours de la raison.
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