Pour renforcer la compréhension des textes publiés ici et leur attribuer une ascendance, il peut être précisé que d'un point de vue
religieux je suis un gnostique, d'un point de vue philosophique un idéaliste et entre les deux un adepte du zen. Non pas que j'aie besoin d'étiquettes, mais pour la pratique ma proximité avec ces
courants est grande. Avec le temps ce qu'on étiquette comme "gnosticisme", "zen" ou "idéalisme" finit par regrouper des choses très disparates, sans compter avec une compréhension erronée qui
peut être faite des textes. Malgré ces réserves, de tels repères seront peut-être de quelque usage au lecteur qui aurait du mal à définir mes écrits.
En quelques mots, on pourrait dire que cette doctrine affirme que "la pensée crée le monde". Ce simple postulat peut permettre une
interprétation de versets de la Bible (Le Verbe s'est fait chair) ou du Coran (Dieu : Je suis conforme à l'opinion que mon serviteur se fait de moi.). On peut y rattacher aussi le mythe de la
caverne de l'idéalisme platonicien. La question qui se pose est alors : "Pouvons-nous observer que la pensée crée le monde ?" Assurément oui.
L'être humain a inventé l'économie et la valeur et chacun peut constater que l'économie et la valeur existent. Les économistes ont remarqué - cela leur arrive de remarquer des choses - que les prédictions en Bourse sont largement
autoréalisatrices. Si chacun croit qu'un krach financier est sur le point de se produire, tout le monde vend ses titres, faisant ainsi s'effondrer les cours. Ils ont moins remarqué que les crises bancaires surviennent de la même manière. Les banques - on ne sait trop sur quoi elles se fondent
- pensent à un moment donné que leurs débiteurs ne pourront pas les rembourser. Elles dévaluent alors ces actifs et ne prêtent plus rien. Et comme elles ne prêtent plus rien, il n'y a plus
d'argent en circulation pour les rembourser. On connaît aussi un certain nombre de prophètes qui répètent partout que le système économique est mort. Si tout le monde se mettait à penser comme
eux, il serait réellement mort.
C'est une illustration du principe :le monde finit par se conformer à la conscience qu'on en
a.
L'homme a également conceptualisé la démocratie, la justice, la légitimité, la droite et la gauche et un tas d'autres mots. Et il s'est
servi de ces mots pour décrire le monde. C'est ainsi que croyant décrire un monde préexistant il l'a inventé.
La pensée gnostique précise aussi que la pensée incarnée se manifeste de manière duale. Il y a des idées qu'on chérit et des idées que
l'on rejette, des choses matérielles que l'on aime ou que l'on déteste. Les idées que l'on chérit et que l'on déteste se répartissent de manière arbitraire. Ce sont les goûts des individus ou
d'une société, mais les hommes soumis à l'illusion les érigent en valeurs et classent en "bien" et "mal". C'est ce que l'être humain définit comme la morale.Si on aime l'idée du métissage, être favorable à l'immigration est vécu comme "bien" et la défense de la pureté de la race comme
"mal". Et réciproquement. Les morales contradictoires s'affrontent alors.
La Genèse exprime cette idée dans le fait que l'homme a goûté au fruit de la connaissance du bien et du mal, non de la connaissance. Or
le bien et le mal n'ont rien à faire avec ce que nous nous représenterions comme la connaissance, mais avec la subjectivité.
C'est ce qui a donné lieu à ce qu'on nomme la Tradition. Connaissant les principes de la gnose, certaines élites ont compris que les
sociétés devaient s'ériger autour de valeurs communes et indiscutées, assurant la concorde civile. Aussitôt le libre-arbitre affirmé et ces valeurs discutées, les sociétés connaissent les
querelles et la guerre civile. Ces élites connaissaient alors le caractère arbitraire de la morale. Par la suite, la Tradition tendant à se perdre, les élites se sont
mis à croire comme le peuple que la morale commune était "vraie".
Mais la Tradition connue n'oblige nullement à choisir entre la société pacifiée et l'ignorance d'une part, et le libre-arbitre et la
querelle d'autre part. Là aussi il s'agit d'un choix arbitraire. La Tradition a prévu également la dualité entre sa manifestation et sa non-manifestation cyclique. Ainsi il ne peut être affirmé
que la Tradition est morte, puisque elle avait prévu sa propre non-manifestation actuelle.
Comme l'écrit Marc Cabillic,il
n'existe pas de pensée sans préjugé, c'est-à-dire sans morale. Nous vivons dans un monde régi par des morales innombrables au point qu'il devient impossible de ne pas en adopter certaines. C'est
ce qui s'appelle faire l'expérience du monde sensible. Mais un gnostique adopte ces morales par choix et en conscience de leur caractère arbitraire. On dit à cet effet que la loi de Dieu n'est
pas la loi des hommes.
La conception inverse est le matérialisme. Celui-ci affirme que les idées sont issues du monde réel. Ainsi il ne peut y avoir aucune
idée fausse. Et c'est ainsi que le matérialisme ne tient aucun compte des faits. C'est le penseur idéaliste Kant qui critiquera la raison pure et désincarnée. La conception répandue des positions respectives du matérialisme et de l'idéalisme sont - presque naturellement - inversées, puisque le
matérialisme est faussement assimilé au sens du concret, le rationalisme à la méthode scientifique, et l'idéalisme à l'utopie.
Il arrive parfois que des intellectuels s'affichant volontiers matérialistes s'interrogent comme des idéalistes. Ainsi, le fétichisme
de la marchandise chez Marx, le fétichisme du langage chez Levinas ou d'autres sont des germes de pensée gnostique. Ces idées vont rarement beaucoup plus loin dans la prise de conscience, car ils
entraîneraient une remise en cause de la démarche philosophique contemporaine, très intellectuelle et détachée du monde. C'est ainsi que les philosophes accouchent de milliers de pages pour éclairer des sujets que la connaissance de la Tradition suffit à
trancher, sur la morale, la légitimité, la justice, le bien et le mal, toutes choses qui n'ont aucune existence en dehors des mots qui en parlent.
Les philosophies matérialistes peuvent ressembler à des philosophies gnostiques en surface à cause de l'imperfection du langage. Ainsi
on confond facilement le désir passif et la volonté agissante, la fixation d'objectifs de vie afin de participer au monde et le désir de réaliser ces objectifs, comme s'il existait un autre but à
la vie que d'en faire l'expérience. Ainsi l'existentialisme affirme que "l'existence précède l'essence". Ceci serait vrai si Sartre voulait dire que l'existence est un
support pour faire croître l'âme. Mais Sartre nous enjoint en réalité de confondre l'essence de l'individu avec son moi social, ce qui est absolument contraire à l'enseignement gnostique. A
l'inverse, Gurdjieff parle de la croyance au moi social avec le mot d'identification, là où Bernard Ruaud parle de "sentiment de confiance". Le même Gurdjieff parle de la catégorisation en bien
et mal (mal perçu de surcroît comme s'attaquant personnellement au sujet) en usant du terme de considération, Ruaud parlant de jugement.
L'idéalisme compris dans un sens profane tel qu'il le sera après Platon devient la croyance en l'existence en elle-même des catégories
de langage à l'exclusion de leur dimension d'égrégore. Un idéalisme matérialiste en quelque sorte. La dispute scolastique entre le nominalisme et cet idéalisme-là devient une querelle entre le
général et le particulier, entre "vous généralisez tout" et "vos cas particuliers ne permettent de tirer aucune conclusion". Cela occupe encore de très nombreux philosophes de nos
jours.
La non-manifestation de la Tradition peut être constatée dans l'habitude généralisée que l'homme a de répandre des opinions à dessein
normatif, à faire de la politique en pensant qu'il fait le bien. Le matérialisme va plus loin puisqu'il est l'affirmation philosophique de l'existence d'un principe contraire à la Tradition. Mais
la dualité inhérente à la pensée incarnée implique que pour la doctrine traditionnelle elle-même il existe une doctrine opposée. L'idéalisme gnostique prévoit que le matérialisme se manifeste. A
ce niveau de compréhension, l'idéalisme et le matérialisme ne s'opposent pas car ils ne se situent pas au même niveau de pensée. Pour l'idéalisme, le matérialisme est vrai, car de la pensée
matérialiste naît le monde, et celui-ci se conforme à la pensée matérialiste. (Et le Verbe était Dieu...). C'est ainsi que la valeur ou la justice n'existent pas mais existent malgré tout.
L'illusion est la réalité.