Theognosis
La théurgie généraliste
Puisqu'il n'existe pas de pensée sans préjugés, la seule qualité d'une pensée est d'avoir conscience des préjugés qu'elle
utilise.
L'homme de la tradition assume volontiers sa subjectivité et ne prétend pas être dépositaire de valeurs universelles.
Que l'on s'y reconnaisse ou qu'on la combatte, on identifie souvent la pensée traditionnelle à la "droite". Au 18ème siècle, on pouvait à bon droit faire ce rapprochement, l'universalisme et les
droits de l'homme étant clairement des idées progressistes rattachées à la gauche de l'hémicycle. Les grands penseurs de la droite étaient pleinement conscients de se rattacher à une culture
enracinée et à des valeurs subjectives. Ils comprenaient qu'au-delà de la défense d'un ordre antérieur et une hiérarchie, c'était leur culture qui était menacée.
A l'inverse, la gauche croyait que ses idées représentaient un "progrès" contre un supposé obscurantisme antérieur. Ses valeurs étaient objectivement meilleures. Elle n'avait aucune conscience de
ses préjugés. D'ailleurs, elle n'a pas de préjugés, qui n'existent qu'en face.
Il est significatif que beaucoup de gens de gauche soient absolument incapables de distinguer un fait d'une opinion. Sitôt aura-t-on fait admettre le caractère subjectif d'une opinion, ils
affirment que les faits aussi sont subjectifs. C'est là la caractéristique du matérialisme et des ses rejetons - structuralistes, constructivistes ou encore l'économie
- étrons de pensée à la dérive, où tout ce qui est affirmé est toujours vrai.
De ce fait, la gauche ne comprend même pas le relativisme culturel de la pensée de droite, qu'elle a d'abord présenté comme la réaction des riches et des privilégiés cramponnés à leurs
intérêts, et qu'elle appelle aujourd'hui racisme. D'ailleurs, les hommes de la gauche jusqu'au milieu du 20ème siècle conservaient un fort lien à leurs terres et à leur culture. Les craintes
de la droite pour ses valeurs leur paraissaient infondées.
Comme on parle de racisme, cela montre bien que les anciens hommes de droite voyaient juste : le progressisme vise à tout changer, d'abord la hiérarchie des hommes, ensuite leur culture.
Mais il n'y a plus réellement de différence culturelle entre la droite et la gauche. Pour tout le monde, le clivage droite/gauche est désormais un désaccord sur le degré des inégalités
et l'interventionnisme de l'Etat dans l'économie. La droite a totalement assimilé le discours progressiste : elle est mondialiste, américanisée et défend des valeurs à prétention
hégémonique que l'on dira "occidentales" à défaut d'être liées à une tradition d'Occident. Cette grande similitude de vues entre la "droite" et la "gauche" échappe totalement à la majorité des
individus, tant ils partagent cette idéologie universaliste.
Toutefois, les derniers défenseurs de valeurs enracinées se situent toutefois bien encore à droite, bien qu'ils adoptent de manière pavlovienne un credo capitaliste, anti-étatique et inégalitaire
qui prétend lui aussi être de "droite".
A l'opposé de la "droite" mondialiste aux valeurs hégémoniques, les libertaires manifestent des tendances très contradictoires.
Ils se pensent souvent plus proche de la gauche parce qu'opposés au capitalisme et égalitaristes, mais la vieille droite n'était pas précisément capitaliste, et elle était plus conservatrice que
fondamentalement inégalitariste. Concernant l'unversalisme des valeurs occidentales, les libertaires peuvent avoir des opinions opposées et parfois un même individu peut avoir un double
discours.
Aux Etats-Unis, les libertariens seraient classés à l'extrême-droite de l'éventail politique français. Leurs valeurs sont ultra-individualistes.
Mais les références intellectuelles des libertaires français étant peu ou prou celles des révolutionnaires, marxistes ou pas, ils ont tendance à être sensible aux principes universels, à la
démocratie ou aux droits de l'homme. D'un autre côté, ils refusent les valeurs occidentales - à prétention universelle - parce que certains de ses aspects ne leur plaisent pas. La revendication
autonome est de ce fait relativement opportuniste, puisqu'elle n'est affirmée que dans un contexte.
Les rouges et noirs - insurrectionalistes - sont même capables de proposer sans sourire un "système" libertaire ultra-coercitif.
Les choix idéologiques ne sont pas réellement assumés, entre un soutien aux valeurs du système et une opposition frontale à ce qu'il représente. Ils sont pour la démocratie, mais pas celle-là,
pour des valeurs universelles mais pas celles du capitalisme. Pour le Tibet aux tibétains, mais pas la France aux français.
Ils observent un questionnement permanent sur la meilleure manière de concilier l'intérêt général et l'intérêt particulier qui est réellement stupéfiant pour un problème totalement
insoluble. ("Mon phalanstère n'est pas un collectif, mais une réunion d'individualités souveraines.") Ils oscillent entre assumer leur subjectivité et prétentions universalisantes.
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