Vendredi 9 mars 2007 5 09 /03 /2007 13:11

L'enseignement de la philosophie donne le cadre dans lequel on doit interpréter le monde. Un système scolaire digne de ce nom oriente cet enseignement dans le sens des intérêts du pouvoir qui l'organise. On prétend que la démocratie occidentale résulte d'un contrat social, par lequel le citoyen est protégé de la violence d'autrui, en contrepartie de quoi il renonce à sa propre violence et confie le monopole de la violence légitime à l'Etat.

Il y a quelques inexactitudes dans cette façon de présenter les choses.

Tout d'abord, ni Hobbes ni Rousseau ne défendent la démocratie représentative.

Ensuite, il n'y a pas vraiment de contrat : il n'existe pas de choix de ne pas signer. Les théories du contrat social ont accompagné le développement du contrat de travail. Dans les deux cas, il est suggéré qu'il existe un contrat entre un prédateur et sa proie.

Le contrat de travail est réglementairement un renoncement du salarié d'une part de sa liberté en échange d'un salaire. Keynes a évoqué la nécessité d'octroyer aux travailleurs le juste nécessaire afin de renouveler la force de travail. Le salariat a d'ailleurs un avantage sur l'esclavage : le patron n'a plus le besoin d'organiser le gîte et le couvert; il reporte le travail de recherche de nourriture et d'un logement sur le salarié lui-même, ainsi que le risque de ne pas réussir dans cette entreprise.

Similairement, la violence des particuliers est délégitimée par un prétendu contrat. Il y a rarement émergence d'une violence de particuliers dans une société non-violente et harmonieuse. La violence des privés et le plus souvent une réaction à la domination politique dont ils sont l'objet, bien que le discours camoufle les mécanismes de domination. Historiquement l'Etat est un instrument de domination pour la classe dominante. Malin, il précise même les mécanismes par lesquels la contestation peut s'exprimer : les élections, le droit de grève limité, la manifestation autorisée. Et le raisonnement implicite que le peuple doit adopter est le suivant : un pouvoir qui organise sa propre contestation ne peut pas être délégitimé. On oublie bien sûr le corollaire non dit : les moyens de contestation qu'il autorise ne peuvent pas le renverser. Et s'il advenait qu'on le renverse (cela arrive parfois dans certains pays d'Amérique latine ou d'Afrique), il s'autoriserait tous les moyens qu'il avait proscrit pour se rétablir.

On ajoute à cela un discours prétendant faire du capitalisme la fin de l'histoire. Il serait inutile de le combattre, parce qu'il n'existerait rien par quoi le remplacer. La paresse intellectuelle et l'ignorance font même que certains font croire que capitalisme est synonyme d'économie : pour eux, acheter et vendre signifie adhérer à des principes capitalistes.

Quelles sont les positions de combat qui restent ?

Ceux qui parlent de la nécessité de changement de conscience global ont peut-être raison, mais cela les consigne à attendre, peut-être pas longtemps si leurs spéculations ésotériques sont justes, mais peut-être beaucoup plus longtemps.

Ceux qui parlent de révolution non-violente font référence à des cas particuliers non transposables. A l'époque de Gandhi, il y avait plus de 500 millions d'indiens pour 50 000 britanniques en Inde (1 pour 10 000). Autant dire que même sans violence, la force des indiens était écrasante. La fin de l'apartheid en Afrique du sud repose sur un rapport de force certes inférieur, mais aussi sur un boycott international très efficace. Et il faut aussi se rappeler de la période pendant laquelle un rapport de 1 pour 10 000 a permis malgré tout aux britanniques de coloniser l'Inde !

En France, il n'existe pas d'identification possible à un groupe défavorisé. D'une part, les populations immigrées non assimilées sont encore très minoritaires (20 % de "noirs et arabes"). D'autre part les pauvres n'ont pas d'homogénéité ethnique et culturelle pour les unir. Très souvent ils jouent les uns contre les autres plutôt que de s'en prendre au pouvoir.

De plus, il y a le mythe de la République qui empêche culturellement les individus de mettre en place un rapport de force bloc contre bloc. Dès que vous lancez l'idée, vous entendez aussitôt les choeurs de "citoyens" qui refusent de s'engager dans une logique raciale pour des raisons de "principes", de s'engager dans une logique où la discipline de groupe est importante par amour pour les "institutions démocratiques" ou d'envisager toute forme de violence face à un pouvoir qui ne se gênera pas.

Autant dire que beaucoup parlent de "révolution", mais comptent dès le départ tout saboter.

Mais l'essentiel du combat anti-libéral ou altermondialiste se contente d'utiliser les modalités de contestation autorisées : élections et manifestations.

Ainsi il existe un mouvement d'inscription en masse des habitants des banlieues sur les listes électorales. Ceci dit, elles s’inscrivent moins que les villes centres et les communes rurales. Donc, l’influence de la banlieue sur l’élection va diminuer.

De plus, si on se rappelle les leçons de Verschave sur la Françafrique, la banlieue ne peut avoir de poids électoral que si TOUS les électeurs de banlieue votent pour le même candidat (du moins en tendance), et de préférence minoritaire pour le tenir électoralement. Si c’est pour que chacun vote comme il l’entend leurs votes s’annulent les uns les autres. La dizaine d’associations de banlieue qui répètent aux jeunes qu’il suffit de s’inscrire sur les listes et de voter comme ils l’entendent le jour venu pour se faire entendre ont un problème avec les mathématiques.

Mais les banlieues n’ont ni idéologie ni discipline. Il y a de jeunes racailles qui vont voter Sarkozy pour obtenir le droit à l’émeute, leurs parents qui vont voter Sarkozy en pensant qu’il laissera tranquille les français d’origine étrangère après avoir viré les étrangers, ceux qui vont voter Royal contre Sarkozy, et ceux qui vont voter Bayrou pour "changer les choses".

Il y a une méthode qui fonctionne : celle de Lénine, où la révolution est organisée par un cercle d'élite. Et une qui ne fonctionne pas : celle de Besancenot qui soit attend qu'une majorité partage ses convictions avant de soutenir tout mouvement de révolte, soit espère tirer profit politique d'une révolution spontanée dépourvue de corps idéologique.

Aucun des deux cas ne se produira jamais. Si révolution spontanée il y avait, c'est comme toujours un chef politique ou militaire déjà puissant qui viendrait mettre de l'ordre et prendrait le pouvoir, pas un groupuscule d'extrême-gauche. Surtout, il n'y a jamais de révolution spontanée.

La seule chose qui puisse mettre à terre une puissance, c'est une autre volonté de puissance. Par définition, une volonté de puissance, ce n'est pas plein d'amour et de bonnes intentions. Il faut donc bien regarder ce qu'on a à gagner et à perdre matériellement à la soutenir. Et ne pas avoir en tête des principes éthiques qui ne peuvent qu'entraîner la désillusion ou la passivité.

Par Didier Lacapelle - Publié dans : Politique - Recommander
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Commentaires

Depuis Aristote et Nietzsche je n'avais plus trouvé grand monde qui ose défendre l'aristocratie éclairé avec sa petite élite qui va faire le bien pour le bon peuple... Mais il semble que c'est la position défendu ici! Suprenant.
Au fait Hobbes est un absolutiste, le roi est la bouche par lequel s'exprime tout le peuple... il n'est peut-être pas pour LES représentants, mais il n'est clairement pas pour que le peuple s'exprime directement.

Bon et sinon, vous engager dans votre oligarchie ? ;)
Commentaire n°1 posté par bug-in le 08/08/2007 à 00h37
La révolution, qu'elle soit organisée par un cercle d'élites ou non, porte toujours en elle le germe de l'esclavage, malgré la volonté de libération qui l'anime.

Donc je ne sais pas si laisser un cercle d'élites "organiser" une révolution est une bonne chose.

Au moins faut-il je pense avoir en tête et garder comme au horizon les valeurs que l'on voudrait imposer par la révolution ; et ne pas céder à la violence pour la vengeance. D'où l'intérêt des questions "éthiques".
 
Commentaire n°2 posté par fred le 08/08/2007 à 15h04
Article éclairé , celà dit une option de plus existe dans la révolution .
Celle de l'émancipation individuelle: Un individu donné s'émancipe graduellement de l'emprise de la société sur sa vie...
Commentaire n°3 posté par Urbanus le 08/08/2007 à 16h24
"Un individu donné s'émancipe graduellement de l'emprise de la société sur sa vie".

Libre, mais seul. Donc mort. Pas gagnée, l'affaire...
Commentaire n°4 posté par Patrick le 08/08/2007 à 22h03
En fait, je trouve notre système fondamentalement pas si mal, si ce n'est ceux qui le confisquent. Le partage des richesses et du pouvoir ne se demandent pas poliment. Plus que matériellement, c'est un besoin de Justice qui est criant.
Commentaire n°5 posté par Avril le 08/08/2007 à 23h22
Très intéressant. Pour répondre à un ou deux commentaires, est-il dit quelque part dans l'article qu'une des deux options révolutionnaires est la bonne? Je ne crois pas. Alors pourquoi évoquer l'aristocratie? Quant à l'oligarchie, je rappelle que quand on vote pour quelqu'un, on n'est pas en démocratie mais en oligarchie (cf.Aristote), donc on y est déjà. Dommage que les mots ne veulent plus rien dire à notre époque... Le seul commentaire que j'ai à faire sur le texte lui-même est sur la puissance. Il est écrit "La seule chose qui puisse mettre à terre une puissance, c'est une autre volonté de puissance". Pas forcément, un système peut aussi être délaissé par ses individus parce que trop éloigné de leur vie. Pour le moment, ça n'arrive pas à cause, entre autre, de la propagande de l'industrie culturelle. Mais des signes montrent que tout n'est pas joué. Il en va ainsi de l'abstention, par exemple. tchao
Commentaire n°6 posté par totof le 08/08/2007 à 23h47
Le vrai problème c'est pas notre conception de comment devrait être le monde mais bien de quoi il faut se débarasser pour arrêter de détruire la terre et bien sûr la reconstruire avec notre intelligence. On a bien plus de travail a faire a la construire et je crois que les riches sont rendu trop lâche pour prendre une pelle et creusé une digue d'irrigation pour replanter une forêt que leur père ont détruit et asséché pour faire leur fortune... Personnellement je suis un altermondialiste de gauche parce que je sais que les meilleures solutions sont mise aux placard et caché de l'idée collective pour s'assurer de la dépendance des populations et la meilleur solution est de laisser faire tout ça sinon personne va comprendre l'erreur qu'on est en train de perpétuer avant de se péter la tête dans le mur.
Commentaire n°7 posté par Patrice le 09/08/2007 à 12h03
"Alter", dans altermondialiste, ça signifie "alternatif". Alors qu'un concept duel, ancien et en perdition comme la "gauche" réussisse à se faire passer comme "alternatif" (sic) dans le mass-média, ça ne me surprend pas. Mais là, j'invite à la conscience de ne pas mélanger les ANTI-mondialistes avec les ALTER-mondialistes qui ne sauraient être de gauche ou de droite. Au minimum, eux se souviennent qu'ils SONT humains. Qu'au moins l'alternativité commence là...
Commentaire n°8 posté par Lohey le 10/08/2007 à 15h33
Je me suis permis de mettre une partie de votre article en lien chez moi, il répondait à un texte précédent, à vocation plus littéraire que philosophieque, mais dont le ton est le même. Bien à vous et belle journée.
Commentaire n°9 posté par pierre duys le 13/08/2007 à 12h07
ET LA DECROISSANCE ?
Commentaire n°10 posté par TOF le 14/08/2007 à 17h18
Merci totof de me défendre !

Effectivement, je n'écris pas que Lénine et l'élite éclairée, c'est bien. Je me borne à constater que c'est une stratégie de conquête du pouvoir qui fonctionne.

La question est selon moi "militer ou agir dans son coin".

J'ai écrit "puissance", mais j'ai pensé fortement "égrégore". Le problème avec le militant de gauche (et même libertaire), c'est qu'il est programmé pour analyser le monde de façon darwinienne (ou marxiste, cela revient au même) : les forces du progrès finiront par triompher du vieil obscurantisme.

Il ne voit pas du tout qu'il combat des égrégores, qui sont une forme de programme de pensée à l'usage du collectif. Or le monde ne change que parce que les programmes ont changé. Et façonner soi-même l'égrégore de son choix, ce n'est pas à la portée du premier sorcier venu.

A mon avis, il faut "militer" malgré tout, pour se confronter à la réalité, ce qui nous aide dans notre propre cheminement, et permet d'en toucher quelques-uns.

C'est bien ce que nous faisons sur nos sites et nos blogs, non ?
Commentaire n°11 posté par Didier le 15/08/2007 à 12h43

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