Theognosis
La théurgie généraliste
Il ne manque pas d'identitaires - bretons ou européens -, voire de fans de la geste arthurienne pour nous vanter les temps d'autrefois
où la France n'avait pas été conquise par - au choix - les romains ou les africains, et où de fiers peuples portant moustache habitaient le continent. Ils sont nos racines "celtiques" (terme
inoffensif, pour les fans de jeux de rôle médiévaux et de Manau) ou "indo-européennes" (terme polémique, désignant son locuteur comme un crypto-nazi).
Certains avancent que les Celtes sont des adorateurs de la déesse, à la culture chamanique, "lunaire". D'autres disent que les Celtes sont des adorateurs du Dieu mâle, guerrier et conquérant, à
la culture patriarcale, "solaire". Je ne m'avancerai pas sur la signification exacte de ces descriptions pour ceux qui les utilisent, mais grouper les civilisations antiques en deux types de
cultures est réellement opérant, aussi je conserverai ces terminologies. Il reste que si on dit tout et son contraire pour une même culture, c'est que des généalogies fausses sont passées dans
l'esprit du public.
Les travaux de Georges Dumézil identifient comme "indo-européennes" les civilisations présentant une structure dite "tripartie" au sein de la société, avec une caste de prêtres, une caste de
guerriers, et une caste regroupant les autres fonctions. Cette structure se retrouve dans le panthéon de ces civilisations. Il se trouve que la société romaine est initialement tripartie, au même
titre que les sociétés celtiques des germains et des gaulois. La lutte entre Rome et les barbares intervient très tardivement, à peu près 1000 ans après la fondation de Rome. L'opposition qui est
habituellement décrite entre une civilisation romaine "avancée" et des groupes barbares aux moeurs plus primitives est - en plus d'être partiale - le résultat d'une différenciation longue. Si les
Celtes n'ont pas de tradition écrite, et les Romains oui, les fondements culturels de Rome et des tribus celtes sont peu ou prou les mêmes pour Dumézil.
Pour trancher la question de l'orientation mâle ou femelle des indo-européens, il s'agit clairement d'un peuple guerrier, à l'organisation patriarcale. Les invasions aryennes n'apportent pas avec
elles le culte de la déesse-mère. Bien au contraire, elles le feront lentement disparaître.
Quid alors de l'opposition présentée entre une certaine tradition "païenne" propre aux sociétés du nord de l'Europe et les principes du monothéisme ? Le Dieu de l'Ancien Testament est tout aussi
mâle et guerrier. Le zoroastrisme, habituellement présenté comme le premier monothéisme, surgit dans une société aryenne, subvertit l'ancienne religion des Mages mèdes, mais s'en inspire
largement. Certaines de ses divinités sont issues du panthéon hindouiste, et Dumézil présente clairement la religion zoroastrienne comme d'essence tripartie. Pourtant il est habituellement admis
que le zoroastrisme a eu une influence dans l'apparition du monothéisme dans les royaumes de Juda et d'Israël. Dumézil n'observe pas de structure tripartie chez les hébreux. Pourtant les
prêtres lévites exercent une fonction sociale équivalente à celle des brahmanes en Inde. Ces pratiques ne remontent d'ailleurs pas avant l'Exode. Cela pourrait signifier qu'il s'agit là
d'une culture d'importation. On trouve d'ailleurs dans les mythes judéo-chrétiens et païens des motifs très similaires, comme l'opposition de la Lumière et des Ténèbres avec leur connotation
positive et négative, une représentation d'un Dieu guerrier, terrassant un dragon ou un serpent, incarnation du mal. Yuddha signifie d'ailleurs "guerrier" en sanskrit.
Il y a cependant un problème de taille : c'est bien dans les sociétés dites "indo-européennes" que la pensée "traditionnelle" chère à Guénon ou Evola trouve ses racines. Et cette
tradition se retrouve dans beaucoup de cultures plus récentes, fondamentalement patriarcales ou monothéistes, que l'on pense à la gnose chrétienne, au platonisme, au bouddhisme zen, au
soufisme, ou même à la Kabbale. Une sorte de coucou qui vient nicher dans toutes les religions sans trop se faire voir. Réciproquement, les religions apparaissent comme une greffe générale
et relativement uniforme destinée à supplanter la pensée traditionnelle. Relativement car comme on l'a vu, les Celtes n'ont pas conservé de tradition écrite, contrairement aux autres
peuples.
Là où l'Ancien Testament se rapproche du patriarcat indo-européen, la Kabbale se rapproche de la Tradition de l'hindouisme. La Daath, voile de la Shekinah, est l'illusion du monde, comme l'est le
voile de Maya (où le monde se caractérise par la dualité) chez les Hindous. Jehovah n'est pas le principe premier, mais une émanation de l'Ain-Soph primordial. On retrouve là des concepts comme
l'Absolu 1 et d'Absolu 2, de premier et de second cosmos tel que présents dans la gnose chrétienne.
Ceci nous amène à penser qu'il y a réellement peu de matière antique pour opposer les romains aux barbares et les sémites aux aryens.
Comme on le sait, le qualificatif "sémite" est attribué aux peuples qui parlent une langue du groupe sémitique. Ce même groupe de langues est appelé tel parce que l'hébreu est une langue
sémitique, et que la lignée d'Abraham remonte à Sem. Pour autant, la première langue sémitique est censée être l'akkadien. Or Akkad est un fils de Cham, et les akkadiens seraient descendus en
Mésopotamie depuis l'Asie centrale. On sait également que les indo-européens utilisaient le calendrier lunaire, et il n'est plus utilisé aujourd'hui dans la sphère eurasiatique que par les juifs
et les musulmans (comprenne qui pourra).
On a vu dans "Ashkenaz le Gaulois" que Gomer est Hercule et que Ashkenaz est son fils Gallus, faisant de cette tribu ashkénaze initialement scythe non seulement la tribu d'origine de
nombreux juifs, mais aussi des peuples gaulois et germains qui se feront appeler Celtes.
(Pour appuyer encore le propos, si Gomer est le père des Scythes dans la Genèse, Hercule est le père des Scythes dans la généalogie romaine, ce qui confirme l'identité.)
Mais les hébreux avant l'Exode aussi étaient connus des égyptiens comme des nomades venus d'Asie. Leur langue vient d'Asie centrale avec les akkadiens. Dans un second temps, la kabbale aurait été
initiée par les rabbins de Babylone, mais elle ressort quoi qu'il en soit d'influences indo-européennes. L'alphabet hébraïque a ainsi un sens caché comme chez les Mèdes. (Selon Strabon les
sarmates s'habillaient comme les Mèdes). En troisième lieu, il n'est finalement pas si étonnant que les khazars aient choisi de se convertir aussi au judaïsme 1500 ans plus tard, étant donné
qu'ils étaient eux-mêmes pendant des siècles sous influence mède.
Beaucoup d'intellectuels répandent l'idée que le monde tend à s'homogénéiser, en bien ou en mal. Certains d'entre eux cherchent à recréer un clivage civilisationnel par la référence au passé.
Mais nous voyons ici que le discours, dual par construction et propagandiste quant à ses fins, tend à créer des oppositions artificielles : entre romains et barbares, sémites et aryens,
chrétiens et païens. Selon le discours tenu, les assimilations comme les oppositions changent. L'héritage grec s'oppose parfois à l'héritage juif; parfois il est rappelé que les
deux alphabets ont la même origine phénicienne. Le monde chrétien est parfois assimilé à ses racines juives, parfois il en est coupé. Parfois c'est le christianisme qui est exalté et le judaïsme
qui est déprécié, parfois le contraire comme chez Nietzsche. Cela dépendra de ce que l'on cherche à démontrer.