Lundi 17 août 2009 1 17 /08 /2009 03:40

Il ne manque pas de libertaires qui expliquent preuves à l'appui que "voter ne sert à rien". J'ai deux remarques à faire à cela. La première est que je peux pour ma part expliquer preuves à l'appui que "l'assemblée générale souveraine" est tout aussi peu démocratique. Je rigole jaune quand un de ces gars m'explique que le collectivisme avec un piercing dans le nez n'est pas un vrai collectivisme, mais une association d'individus exerçant leur liberté souveraine. En gros, la différence c'est que lui est un mec bien, alors que Sarkozy non, on peut pas lui faire confiance.

La seconde remarque est que, dans l'autre sens, ne pas voter ne sert à rien non plus.

Et d'ailleurs, rien ne sert à rien en règle générale. De quelque façon qu'on fasse, on finit toujours par crever. C'est une espèce de manie des gens de penser qu'ils font quelque chose dans un but particulier. Ainsi le rêve bourgeois, c'est d'acheter une maison, d'avoir une retraite et de transmettre un patrimoine. Ho comme ils sont fiers lorsque - bourrés de métastases - ils pensent à ce patrimoine. C'est la mesure de leur vie.

Mais il y a aussi le rêve révolutionnaire. C'est le Tiqqun hébraïque, il faut réparer le monde. Et à sa mort, le révolutionnaire sera bien fier s'il a contribué à changer le monde. Le changer, parce que réparer ça il ne faut pas y compter. Les meilleures résolutions aboutissant le plus souvent au résultat contraire de ce qui était annoncé, le révolutionnaire saura bien détruire le monde ancien, voire il pourrait même en créer un nouveau. Mais meilleur sûrement pas. Entre les deux, il aura insulté, fait la guerre et massacré.

Moi je préfère le bouddhisme zen, par exemple. Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes. Pangloss avait raison. Les formes changent, l'essence du monde reste la même.

Ne croyez pas que je recommande de ne rien faire. Certes, les moines zen ont tendance à passer leur vie immobiles à regarder des murs. Mais il est totalement indifférent que vous regardiez des murs ou que vous passiez votre vie à militer. Il faut de tout pour faire un monde, et il faut que le monde soit équilibré.

Militer, comme tout le reste, ne sert à rien. Mais il n'est pas nécessaire d'espérer pour entreprendre, comme disait Guillaume d'Orange. Le seul truc, c'est qu'il faut savoir se couper en deux : un moi objectif qui sait qu'il n'agit que pour la forme, et un moi agissant subjectif et assumant sa subjectivité parce qu'il sait qu'il est impossible de ne pas être subjectif quand on évolue dans le monde. Il faut vivre en faisant "comme si", accepter de jouer un rôle dans la comédie humaine, être archétypal au besoin, se donner volontairement de faux objectifs.

Aucune morale ne nous force à choisir, puisque la morale n'est que le résultat de l'érection en valeurs par certains de leurs goûts et leurs modes de vie, et du caractère influençable de ceux qui les écoutent. Notons que le Bien et la Morale objectifs existent peut-être, mais que les humains n'étant pas objectifs, ce qu'ils appellent bien et mal ne peut être qu'un ersatz tiré de leur système de valeur particulier. Nous pouvons choisir ce que nous allons faire en fonction de nos inclinations. Comme les moralistes d'ailleurs. On peut militer pour le métissage ou pour la pureté de la race. Et se déclarer horrifié de l'opinion opposée.
Le choix est indifférent. La parabole de l'enfant prodigue est très claire : nos actions passées ne nous confèrent aucun droit. Il n'y a pas de récompense pour nos "bonnes" actions. Il n'y a pas de châtiment pour nos "mauvaises" actions. Nous ne sommes pas payés de nos oeuvres. Un ermite pourrait vivre 40 ans dans le désert une vie de privation et frapper au seuil sans qu'on le laisse entrer. Mais Rocco Siffredi pourra recevoir l'illumination en une seconde et voir la porte ouverte. Dans la vie ordinaire, ce principe est tout à fait observable: ce ne sont pas les meilleurs qui sont récompensés. Le Christ ne propose aucune direction morale, il dit juste la vérité.

L'individu standard ne sait évidemment pas qu'il est subjectif. Il suit souvent un archétype sans même sans rendre compte. Il est parfois tellement surdéterminé par l'archétype en question qu'il reconnaît l'archétype en lui, sans savoir qu'il s'agit d'un archétype. Ainsi un américain déclarait avoir voté pour Obama parce que "pour la première fois, un candidat s'était adressé aux gays, s'était adressé à moi".

L'individu subjectif qui s'ignore met en avant ses goûts, sa manière de vivre, et en fait un modèle à suivre. Il est rare que les traits culturels ne finissent pas par former une morale sociale. Lorsque la société dégénère, chacun a le droit de se forger une morale à sa sauce, les morales pullulent, s'affrontent. C'est la guerre et l'avénement de la politique. Les gauchistes sont persuadés d'agir pour le bien de l'humanité lorsqu'ils traquent le "facho", le déshumanisent, appellent à son meurtre, tout cela au nom de la paix et de la tolérance. Le facho étant tout aussi persuadé d'être du côté des bons raisonnera dans l'autre sens. L'occidental est certain qu'il agit pour le bien de ces pays lorsqu'il envoie des troupes en Irak ou en Afghanistan. Quand on lui parle d'enjeux géostratégiques, il sourcille bien un peu, mais il manque l'essentiel : qu'est-ce qui lui permet d'imposer son avis sur le mode de vie que les autochtones doivent vivre ? Les iraniens sont malheureux parce que leurs femmes portent le voile, qu'ils n'ont pas de MacDo, et qu'ils préfèrent lire le Coran plutôt que Karl Marx ? En fait, l'occidental est très tolérant envers les gens qui pensent et vivent comme lui. J'avoue que je ne suis pas différent, mais j'assume pleinement ma subjectivité. A la limite, s'ils disaient "je veux bombarder l'Iran parce que j'aime bien larguer des bombes, et que les pays avec un nom de 4 lettres ça m'énerve", ce serait une raison acceptable.

Le "respect" réel devrait être la capacité d'adaptation de quelqu'un afin que ses interlocuteurs ne se sentent pas agressés par ses opinions et son existence. Malheureusement pour ce quelqu'un, la seule communication de ces opinions et sa simple existence sont déjà considérés comme un manque de respect. Au niveau commun en effet, le respect est une qualité dont on se croit doté, et dont les autres font preuve lorsqu'ils se comportent conformément à nos attentes, de telle manière que nos représentations du monde ne soient pas ébranlées. Autant dire que ce respect ne permet de rien apprendre pour le respecté, même s'il peut servir au respectueux à obtenir des faveurs.

Même si nous sommes "libres" de nos choix de vie, ceux-ci nous sont imposés par la société et nos inclinations. D'abord, la subjectivité s'impose socialement par toute une série de conventions qui ne disent pas leur nom. Avez-vous remarqué que tout le discours sur tous les sujets possibles est un vaste storytelling ? Il s'y cache des jugements de valeur à toutes les phrases. Par exemple, cotillons et serpentins évoquent la fête. Cinq minutes avant, on s'ennuyait à mourir. Tout à coup, Mimile a sorti son nez rouge, et c'était la fête. Il est convenu que vers deux heures du matin, une fête peut devenir plus "chaude". Pourquoi à 23 heures, c'est pas "chaud" ? On trouvera des spécialistes médicaux pour nous expliquer le cycle de production des hormones en boîte de nuit. Mais c'est plus sûrement un principe d'hypnose de masse: si tout le monde est persuadé qu'une fête devient chaude à 2 heures, elle le deviendra.

Ensuite, la subjectivité s'impose à l'individu en même temps que sa propre nature. Certains individus sont assez spontanément capables d'écrire des gros livres de 850 pages quand d'autres ne peuvent pas en noircir une. Certains tiennent l'alcool et les nuits blanches à répétition quand d'autres ne récupèrent pas s'ils se couchent après 22 heures. Les blagues racontées par Coluche font rire mais je prends un bide avec les mêmes.
Certains passent 4m50 à la perche la première fois qu'ils en tiennent une, tandis que d'autres la prendront dans l'oeil même s'ils s'y essaient pendant dix ans. Il faut donc en déduire qu'il n'est possible d'agir que conformément à sa nature. Cette "nature" est en général niée, parce qu'elle ne peut être réduite facilement à des déterminants sociologiques ou psychologiques bien identifiés. Elle l'est d'autant plus en France, où il n'est moralement pas possible d'admettre que tout le monde n'a pas les mêmes capacités.

Un certain Paul Bourget a dit "Il faut vivre comme on pense, sinon tôt ou tard on finit par penser comme on a vécu". C'est joli, mais on peut constater qu'il n'est tout simplement pas possible de vivre comme on pense si ce qu'on pense ne correspond pas à notre nature.
En général, les gens veulent être ce qu'ils sont. Chacun est bien ce qu'il est censé être et chacun pense comme il vit. Si les individus comprenaient qu'on pense comme on vit, ils accepteraient plus facilement les divergences d'opinion comme autant de manifestations d'une saine subjectivité. Mais non seulement chacun pense comme il vit, mais il pense aussi que tout le monde devrait vivre et penser comme lui-même, et faire de son mode de vie une morale applicable à tous.

Et il y a ceux qui veulent être quelqu'un d'autre; ils se verront rejeter par la vie qu'ils ont choisie, comme des greffons incompatibles. Ainsi, on perdra son temps à essayer de devenir un champion de perche si on ne dispose pas des qualités naturelles requises.
Il existe beaucoup d'individus assez névrosés pour essayer toute leur vie de devenir ce qu'ils ne sont pas censés être, surtout des artistes et des écrivains.

Tout le malheur vient de ce que chacun ne comprend pas dans quelle mesure il est responsable de sa vie. Il est nécessaire de faire des efforts pour obtenir des résultats, mais il est inutile de produire des efforts dans une voie qui n'est pas la nôtre. On en viendrait à se sentir coupable d'échecs imaginaires. A l'inverse, même si ce sont des efforts, on produit toujours les efforts qu'on est censé produire, parce qu'il n'y a ni cause ni conséquence, et que le résultat et les efforts pour y parvenir sont tout entiers dans la voie.

Par Didier - Publié dans : Esotérisme - Communauté : FLEUR DE LOTUS - Recommander
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