Theognosis
La théurgie généraliste
A lire certains le capitalisme est lié à la nature humaine, existe depuis toujours et est le seul système économique viable. C’est couramment ce qu’on trouve dans les contributions des adhérents du Parti socialiste avant la tenue de leur dernier congrès, ce qui est tout de même un comble. Probablement ils croient que l’existence de pratiques commerciales ou de « l’exploitation de l’homme par l’homme » ou de la poursuite de l’intérêt personnel suffit à définir un système capitaliste. Bref, ils confondent le capitalisme – un système particulier - avec l’économie – qui est un aspect de n’importe quel système social.
I Les principes de base du capitalisme
La liberté d’entreprise et la liberté des échanges caractérisent le libéralisme moral. Comme souvent les principes moraux, il est abusivement assimilé à un règle comptable et politique, le capitalisme. Or la liberté d’entreprise existe en dehors du capitalisme, et le capitalisme est souvent assez peu libéral.
La première partie de la règle est la recherche du profit personnel. Ceci implique la possibilité d’accumuler le capital. Les systèmes de troc ne l’empêchent pas. Seule une règle opposée l’interdisant peut faire disparaître cette accumulation.
Max Weber pense que d’autres systèmes que le capitalisme autorisent la recherche du profit et l’accumulation de capital. Aussi il parle d’« action économique capitaliste » pour désigner les transactions dans un autre système.
Pour définir le capitalisme, il précise des conditions d’émergence : l’existence d’une cellule économique distincte du ménage appelée entreprise, l’organisation rationnelle du travail, le salariat et une comptabilité rationnelle.
Cette énoncé des conditions d’émergence du capitalisme est parfaitement juste. Ce qui ne l’est pas, c’est de considérer la comptabilité utilisée comme rationnelle !
II L’émergence historique du capitalisme
Dans une économie « primitive », chaque groupe exploite la nature pour son propre compte et les échanges sont marginaux. Puis le féodalisme crée un système de castes au sein du groupe, avec une noblesse et des roturiers.
1) les cités-Etats
Fernand Braudel fait remonter les débuts du capitalisme au Moyen-Age, dans les cités-Etats marchandes d’Italie et des Pays-Bas. Braudel distingue une « économie de marché » antérieure au capitalisme, qui est locale et concurrentielle, tandis que le capitalisme fait du commerce lointain – comme les cités-Etats - et développe une inégalité dans l’échange. Il est exact que les rapports économiques entre artisans et marchands s’apparentent déjà à du salariat. Les marchands contrôlent à la fois l’apport de matières premières en amont et la distribution des produits finis en aval. Il se crée des classes économiques. Mais c’est plus discutable si on tient compte de la faiblesse relative des échanges transnationaux encore aujourd’hui – de l’ordre de 10% des transactions marchandes. Avec cette définition, le capitalisme se résumerait aux transnationales et à 10% de l’activité commerciale.
Braudel distingue également l’activité de ces cités-Etats du commerce lointain des phéniciens, grecs, carthaginois ou romains, qui ne serait pas à proprement parler capitalistes, mais impérialistes du fait de l’appui militaire et de l’implication directe de l’Etat. Ceci se discute également car le nationalisme économique ne s’est pas arrêté avec le capitalisme, bien au contraire, puisque l’Etat a favorisé l’émergence du capitalisme et l’a accompagné jusqu’à maintenant.
Il ajoute que l’activité bancaire a accompagné ce capitalisme médiéval. Les banquiers assujettissent rapidement l’industrie à Florence dès le 14ème siècle. Nous ne saurions y voir qu’une coincidence malheureuse qui a fait que dès le début le capitalisme émergent a du subir la présence de son parasite : le banquier et ses intérêts.
De plus, jusqu’au 18ème siècle, le monde est paysan. Les marchands y représentent un capitalisme marginal.
Plusieurs facteurs vont créer des conditions favorables à l’émergence des principes du capitalisme. Ce sont les inventions monétaires, les innovations industrielles, les changements dans les lois, et le climat intellectuel.
2) les inventions monétaires
A l’époque, on considérait que le poids en métal précieux d’une pièce de monnaie déterminait sa valeur. C’est un principe assez stupide car il limite automatiquement le volume des transactions à la quantité d’or ou d’argent disponible, même si les hommes désirent échanger plus. Or au 16ème siècle, la colonisation aux Amériques augmente la quantité d’or disponible en Europe. Cependant les mines européennes en extraient encore la grande majorité. C’est plus encore l’invention du billet qui augmente considérablement la monnaie disponible. Grâce à lui, le banquier peut prêter plus d’or qu’il n’en a dans ses coffres. Le volume des échanges peut augmenter.
3) l’innovation industrielle
La Révolution industrielle a lieu d’abord en Grande-Bretagne au 18ème siècle. Au début les innovations ne requièrent pas la concentration du capital industriel et sont accessibles aux petits artisans. Mais rapidement, le coût des machines devient trop élevé pour eux et l’entreprenariat réduit ses effectifs. Ainsi se créent les trusts américains et les holdings allemandes.
Contrairement à une idée répandue, le dynamisme économique ne dépend pas du nombre d’entreprises dans un pays donné. Plus un pays est développé, plus la part des salariés dans les actifs y est importante. Plus il est en retard, plus les petits entrepreneurs y sont nombreux. La tendance inverse observée en 2004 en France démontrerait plutôt qu’un dynamisme accru, une absence de travail salarié qui oblige les actifs à créer des entreprises à durée de vie limitée. On voit ainsi très bien que le capitalisme se développe quand la liberté d’entreprendre diminue.
Notons aussi qu’il s’agit d’une concentration du capital. La concentration du capital est une nécessité pour l’entreprise qui reste, afin de réduire la concurrence et d’économiser sur les coûts de production pour réaliser le profit. De ce point de vue, elle est la conséquence de la baisse tendancielle des profits. Mais elle est aussi la conséquence de l’inflation des coûts de production sur l’entrepreneur qui disparaît.
4) les changements dans les lois
La loi va être modifiée dans le sens de la bourgeoisie capitaliste, avec la propriété privée des moyens de production, et la création du « marché du travail », sous l’influence des théories du laisser-faire de Smith, Ricardo ou Malthus.
Au Royaume-Uni, les champs communaux sont exploités par les paysans locaux sous un régime assez collectiviste. Dès le 15ème siècle, certains de ces champs sont accaparés par les seigneurs. En, 1727 paraît l’enclosure act qui permet aux seigneurs (et non pas aux bourgeois) de s’approprier et de clôturer les champs (pas des bourgeois). Les paysans deviennent salariés des seigneurs.
En France, en 1789, les privilèges de la noblesse sont abolis et la propriété foncière est ouverte à la bourgeoisie. Le 26 août, la propriété privée est reconnue comme un droit inaliénable dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. Elle figure donc aujourd’hui encore dans la Constitution française, sans que soient mentionnés le droit au logement ou aux soins. Toutefois, le code Napoléon qui supprime le droit d’aînesse et divise les héritages freine le développement de grandes propriétés agricoles privées.
Aux Etats-Unis, dès leur création, le principe colonisateur fait de la propriété privée des terres une règle, que ne comprennent pas les indiens évidemment. Car cette privatisation est bien entendu toujours un vol. Il se trouve en général légitimé par un titre de vente absurde, signé de la main du chef indien qui ne sait rien de ce qu’il signifie, ou plus simplement par un fonctionnaire qui lui donne l’autorité de l’Etat. Le même principe a servi auprès des populations arabes déplacées en Palestine plus récemment.
Mais le vol que constitue une privatisation ne se limite pas au terrain. Les immenses forêts sibériennes et les entreprises pétrolières et gazières de Russie avaient été vendues par Eltsine à ses amis pour le rouble symbolique. Pire, il s’accapare le savoir passé et la création (brevets). Ce principe fondateur du capitalisme qu’est l’appropriation initiale illégitime a fait dire à Proudhon : « La propriété c’est le vol. »
Les défenseurs du capitalisme considèrent que cette appropriation est une bonne chose, car seule l’introduction du profit individuel permet d'améliorer à ce point la création de richesses. Ainsi Max Weber considère que la Révolution agraire doit tout à la privatisation des champs. Ils disent aussi que la privatisation est nécessaire à la concentration du capital productif qui seul permet l’émergence du mode de production industriel.
La création d’un marché du travail nécessite d’affaiblir les travailleurs. Aussi en France (loi Le Chapelier de 1791) et en Grande-Bretagne, les associations et corporations professionnelles sont interdites, ce qui signifie l’interdiction du syndicalisme et des grèves. En 1834, la Grande-Bretagne abroge pour l’essentiel les poor laws d’assistance aux indigents. Smith, Malthus et Ricardo avaient activement milité pour cette abrogation, afin de faciliter la mobilité des travailleurs. Les pauvres ruraux sont ainsi obligés de se rendre en ville pour travailler comme ouvriers.
Le principe moral avancé est qu’il n’est pas tolérable que puisse être attribué un revenu à quelqu’un qui ne travaille pas. Nous allons voir que le protestantisme britannique n’y est pas étranger.
D’autres lois favorables au capitalisme sont passées. Jusqu’ici l’Etat considérait que l’accumulation des richesses donnait trop de pouvoir aux entrepreneurs. Aussi l’industrie était contrôlée par l’Etat. Mais en Grande-Bretagne, en 1825, le Bubble act, qui demandait l’aval du Parlement pour la création de sociétés et limitait leur taille, est abrogé. Et en 1856, les dernières contraintes à la création de sociétés par action sont levées.