Dimanche 24 mai 2009 7 24 /05 /2009 17:33
Ce qui est épatant avec Raymond Abellio, c'est que quand je lis un de ses bouquins, il s'arrange toujours pour traiter largement des questions que je suis en train d'étudier.

J'ai lu "Vers un nouveau prophétisme" suite à un conseil de lecture donné par Eon, que j'ai rencontré à un mariage, puis retrouvé lors de la dernière soirée de Nouvel an. Eon se trouve être un ésotériste acharné, et a épousé une ancienne amie de ma femme. je lui souhaite le meilleur courage pour mettre en ligne les 5 000 billets qu'il me dit avoir accumulé. Je n'en suis pas encore à 200, pour se faire une idée.

Lorsque donc j'ai lu "Vers un nouveau prophétisme", je venais de suggérer ici la possibilité d'une psychanalyse sociale. Et Abellio me servit sur un plateau le nom de Keyserling. J'avais écrit quelques posts sur les intellectuels et leur usage du langage dont la critique chez Abellio rejoint amplement la mienne. Sa critique des théories philosophiques de l'entropie est également analogue à celle que j'ai faite au sujet de la thermodynamique de la valeur chez Georgescu. Sa description de la multiplicité via E= mc2 est ...ben pareil que moi. Son discours sur Guénon, les lucifériens et le libre-arbitre... itou.
Je m'interrogeais sur la possibilité de traduire le "magnétisme" du rebouteux ou l'hypnose par les travaux habituels de la physique du champ EM (on dit bien "magnétique" dans les deux cas), et la possibilité d'existence de quanta au niveau macro, qui expliqueraient l'effet que la mise en présence de deux individu fait que "ça passe" ou "ça ne passe pas" (on dit aussi que deux personnes sont ou ne sont pas "sur la même longueur d'onde"). Ben Abellio il en parlait.

Guénon voit la Tradition comme un projet politique. Cela en fait un bête réactionnaire, qui ne comprend pas que la perte de la connaissance de la Tradition est dans son propre ordre des choses.
Au-delà, un Julius Evola comprend qu'il n'y a rien à espérer de la politique. Mais, typiquement luciférien au sens d'Abellio (à ne pas confondre avec la vision steinerienne du luciférien. Steiner ferait d'Evola un arhimanien), il se dit détaché du résultat de ses actions, alors qu'il reste attaché à l'acte lui-même. Il développe un vulgaire discours par lequel il revendique sa place dans l'élite dominante. Or ce n'est pas parce qu'on serait un type d'"homme supérieur" qu'on est en mesure de dominer la masse. Cela relève d'une compétence différente, celle du psychopathe ou du fascinateur. Si ce qu'Evola appelle son "impersonnalité active" était réellement dégagée de son moi humain, il n'aurait aucune volonté de puissance. Evola ne voit rien au-delà de la vie humaine, aucune transcendance. Sa seule réponse devant le vide existentiel consiste à montrer sa bite. Pas mieux que Sarkozy au fond.
Avec Abellio, nous accédons à une compréhension plus satisfaisante de la Tradition, une revendication de la transcendance et de la Gnose.

Le "Manifeste de la nouvelle gnose" d'Abellio défend largement les préceptes de la phénoménologie transcendantale de Husserl, et il y apparaît que l'epoche de Husserl - où l'individu prend conscience de sa conscience observante - est identique à l'exercice que Gurdjieff appelle "se rappeler soi-même". Ce n'est certainement pas un hasard si les deux se réclament de la gnose.
Ce qui est plus amusant, c'est que je n'ai pas fait ce rapprochement en lisant Abellio, dont j'ignorais totalement qu'il se réclamât de Husserl, mais suite à un courrier de Durepaire. Je voulais approfondir la question, et l'ouvrage d'Abellio là aussi m'est tombé dans les mains.
Husserl a critiqué la tendance à la sectorisation de la pensée et la perte de la capacité de synthèse - "le spécialiste parfait est celui qui sait tout sur rien"-, explique qu'il faut opérer la "réduction" pour comprendre la possibilité et la nécessité d'opérer la réduction. C'est tout à fait le commentaire que je VIENS de faire sur la compréhension de la physique relativiste et l'alchimie dans le post précédent. Peut-être étais-je un phénoménologue sans le savoir ?

La phénoménologie de Husserl a peu à voir avec l'interprétation phénoménologique par Michel Henry des premiers travaux de Marx que j'ai déjà évoquée ici. Husserl utilise les paradoxes de la logique pour avancer que la logique totalitaire n'a rien à faire avec le monde de la vie. Henry voit que Marx aborde la notion de "travail vivant" par opposition à un "travail abstrait" dans les écrits de jeunesse de Marx et voit dans un langage similaire la possibilité d'en tirer une lecture phénoménologique.

Pour faire un résumé, la phénoménologie husserlienne ne distingue pas entre le sujet observant et l'objet observé. Elle ne veut décrire que leur interaction. Abellio fait remarquer que l'oeil est impressionné par l'objet dans le même temps que l'oeil voit l'objet. Dans le post qui précède, j'ai mis en doute l'idée que ce que nous voyons est le phénomène réel, et Abellio fait une remarque similaire. J'ai écrit que ceci ne peut être vrai que si le champ lumineux résume la réalité de l'oeil observant et de l'objet observé. C'est là que je me suis simplifié la lecture de l'ouvrage d'Abellio, en décidant que la phénoménologie husserlienne était une philosophie du champ.

Notons que Abellio utilise la notion de "structure absolue" ou d'"interdépendance universelle" pour décrire ce rapport du sujet et de l'objet, et que c'est cette même notion de structure qui est utilisée pour décrire les équations des champs électromagnétique et gravitationnel, qui réduisent deux particules en interaction à cette même interaction.

Abellio aborde aussi le faux problème de l'élément et de la classe dans le langage, et dépasse ainsi les positions du nominalisme (il n'y a pas de classes) et de l'idéalisme (les classes existent en elles-mêmes). On pourrait peut-être oser parler d'un "champ", analogue à un champ physique, pour le langage (qui n'est pas bien entendu ce qu'on entend par les termes "champ lexical").
Plus avant, Abellio nous propose l'exemple suivant : Un parallélépipède  réel permet de remonter à la notion de parallélépipède, et de la notion de parallélépipède je peux désigner des parallélépipèdes dans le monde réel. Dans un sens, on aboutit à une axiomatisation de la géométrie, dans l'autre à des théorèmes, illustrations de cette axiomatique. Abellio y voit là aussi une manifestation de la structure absolue, qui relie le monde réel au monde des idées. Selon Abellio, le "corps de lumière" de la tradition est ni plus ni moins que la structure absolue. Bref, un champ.

Le présent n'existe que comme une interaction entre le passé et l'avenir, et Abellio avance que ceci est l'image de la structure absolue elle-même. Comme le mot de "champ" me parle plus, je vais avancer l'idée que la vie humaine est un champ.
On parle bien de temps quand on parle de la vie. Or les champs connus de la physique que sont le champ de gravité et le champ électromagnétique sont indépendants du temps, mais nous ne parlons pas de physique ici et pouvons proposer une telle analogie comme image de la réduction de la dualité.

Mouravieff dans son Gnôsis nous propose la représentation suivante en 6 dimensions :
Réduisons un espace à 3 dimensions à un point sans dimension et essayons de décrire trois autres dimensions, que l'on pourrait se représenter par un tracé en 3 dimensions spatiales.

Un être humain réduit à un point se déplace sur la droite du temps, première dimension.
Chaque moment sur cette droite se propage perpendiculairement dans un plan. Ce plan est l'éternité. Chaque moment existe donc de manière permanente dans l'éternité.
Perpendiculairement à ce plan, existent des existences "parallèles", qui réalisent toutes les autres virtualités d'existence (celle où vous êtes sorti avec la reine du lycée, avez exercé le métier de vos rêves, et celle ou vous avez fini clochard).

Si je peux me permettre de discuter les écrits de Mouravieff, la dimension "éternité" est à mon avis de trop. Le temps n'a pas besoin d'une dimension supplémentaire pour exister de manière permanente. Il existe de manière permanente dans un continuum à 4 dimensions, simplement parce qu'il est une de ces dimensions. Ceci nous permet de nous contenter de 5 dimensions, que l'on retrouve dans les équations décrivant un continuum à 5 dimensions de Burckhard-Heim ou Kaluza-Klein.

Par Didier - Publié dans : Esotérisme - Communauté : FLEUR DE LOTUS - Recommander
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