Vendredi 17 avril 2009 5 17 /04 /2009 21:42
Il arrive parfois qu'on me demande de développer tel ou tel point contenu dans mes textes. Selon l'opinion commune, un développement permet de mieux comprendre le cheminement intellectuel d'un auteur, et de faire adhérer plus facilement le lecteur aux idées ainsi développées. C'est vrai pour un auteur en particulier. C'est globalement faux, car tous les auteurs n'ont pas de bonnes idées et tous les lecteurs n'ont pas de capacités de discernement. Le phénomène principal est ici l'inflation du langage.

Aussi défiant envers la littérature soit-on, il faut écrire beaucoup pour attirer l'attention. Un énorme chapitre est plus ruminé qu'une conclusion lapidaire. C'est la même chose avec l'argent. Malgré tout le mal que l'on peut penser de l'argent, il est conseillé de faire payer très cher son enseignement, sinon l'étudiant n'en concevra pas la valeur. Le prophète prophétise dans le monde.

Le fait est qu'un développement conduit à l'utilisation de mots en plus grand nombre, qu'il faudra à nouveau définir, circonscrire, situer dans le contexte des mots qui les entoure. Ainsi, l'étudiant n'en conçoit pas une  meilleure compréhension, mais de nouveaux problèmes philosophiques qui l'éloignent du sujet initial, le rende inextricable par le foisonnement des questionnements ainsi créés. De nombreuses personnes peuvent passer leur vie entière à lire ou écrire d'innombrables textes spéculatifs, en s'imaginant que leur accumulation les rapproche sans cesse plus près de la vérité.


Ces problèmes n'existent souvent que par le langage qui les exprime et ne méritent en général même pas l'examen dont ils font l'objet. On remarquera que les cafés philosophiques n'organisent le plus souvent que des débats sémantiques. De même un étudiant en philosophie est évalué sur sa capacité à commenter un texte, un aphorisme, ou un symbole. Or la valeur d'un aphorisme repose justement sur sa capacité à dire plus de choses que le langage raisonné ne le peut. Un symbole est lui capable d'exprimer ce dont le langage n'est pas capable. Un symbole n'est pas fait pour être expliqué.
Le Christ parlait en paraboles parce qu'elles étaient le meilleur moyen de dispenser sa pensée. Discuter une parabole ou un symbole ne peut que les obscurcir.

L'esprit de l'humanité est aujourd'hui absolument spéculatif. Il n'y a plus que des spécialistes dans tous les domaines, des "savants ignorants". Et la spéculation est d'autant plus puissante que tout le monde a le droit et le devoir de discuter. L'humanité court à sa perte à cause de la raison et de la démocratie (un Philippe Val est incapable de comprendre la signification de cette phrase; il ne peut que s'en indigner.)


La vérité est obscurcie autant de fois qu'un étudiant non qualifié interprète et spécule. D'autant plus obscurcie que les nouveaux étudiants sont priés de commenter les spéculations des anciens. Il faut connaître l'Histoire des idées fausses. Il est même interdit de ne pas gâcher sa vie à les commenter. La société est devenue incapable de synthèse, et il n'y a pas de synthèse académique possible. Les mots sont sans cesse plus nombreux, et tournoient en cercle de plus en plus loin autour de la Vérité. Le langage, la philosophie sont centrifuges.

Il est significatif que la métaphysique profane soit souvent confondue avec l'éthique. La discussion autour de la morale est une absurdité.
La morale commune est un artifice pour régler la société des gens ordinaires. Puisque ceux-ci ne sont pas qualifiés pour discuter, une telle morale ne peut être que dogmatique. La démocratie est l'avatar tellurique naturel de la tendance de l'humanité à discuter. C'est la démocratie qui permet à Sarkozy d'être président et Comte-Sponville philosophe.

A l'opposé, les métaphysiciens vrais ne sont pas concernés par les questions morales, puisque pour eux tous les actes sont équivalents.
Mais l'Eglise catholique ne distingue pas ou plus entre la mission de conservation de la métaphysique sacrée et celle d'organiser les foules par la morale. De fait, elle n'est plus qu'un guide moral. Il va de soi qu'une direction morale est non seulement dogmatique, mais aussi temporelle. La laïcité est une notion grotesque, qui propose rien de moins que séparer la morale et la politique. Il peut être proposé de nombreuses morales, qu'on cherche souvent à traduire dans le droit ou les institutions. Sur le fond, elles sont souvent équivalentes. La dégénérescence vient non pas de la nature de la morale, mais du fait qu'elle peut être discutée. En cela, le dogme catholique est supérieur au protestantisme ou aux procédés casuistes.

Une morale peut être dégradée lorsqu'elle intègre des principes qui en nient la finalité : séparation de la morale et de la politique, discussion. Elle est également dégradée lorsqu'elle s'en remet à des principes conditionnés et non immanents. Ainsi refuser l'avortement au nom du droit à la vie est mieux que d'y consentir au nom du besoin de contribuer à l'économie capitaliste. Objecter le contexte ne tient pas. D'un côté, il existe toujours un principe contraignant qui impose la morale sans se laisser observer - l'économie le plus souvent - et donc sans être discuté. De l'autre, il va de soi qu'une Eglise qui joue son rôle organise la société de manière à répondre aux problèmes individuels. Ce n'est pas par hasard non plus que les structures dédiées prennent le nom de centres d'"orthogénie" ou de "planning familial", alors que ceux qui les animent évoquent paradoxalement le droit des femmes à disposer de leurs corps. Il est toujours très utile pour la propagande de faire croire aux individus qu'ils usent de leur libre-arbitre.

On voit qu'une Eglise qui discute ses dogmes avec le vulgaire perd toute son utilité sociale. Les traditionalistes ont le mérite de ne pas accepter la discussion. Toutefois, ayant perdu  la dimension métaphysique authentique au profit d'un ritualisme formel et d'interprétations littérales, ils ne comprennent plus que le magistère moral a seulement pour fonction d'organiser les foules, et que sous le dogme, la morale reste artificielle.

Tuer ou ne pas tuer, pour proposer un exemple ultime, n'a pas de conséquences morales. Les actes sont équivalents, seul le désir qu'on a de leurs résultats (ou d'eux-mêmes, pour les arhimaniens, ce qui revient au même) fait la différence. Le "libre-arbitre" censuré discrètement par la morale des êtres ordinaires n'est qu'un succédané du vrai libre-arbitre de désirer le résultat de ses actions ou pas. Reste qu'on tue rarement sans en avoir le désir.
Par Didier - Publié dans : Esotérisme - Communauté : FLEUR DE LOTUS - Recommander
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