Theognosis
La théurgie généraliste
Nous avons déjà commencé à comparer l’enseignement ésotérique de Gurdjieff et le Traité de magie de Papus. Beaucoup de notions sont similaires et témoignent d’une source commune. Nous allons ici revoir certains aspects de l’ouvrage de Papus « Traité théorique de magie pratique », et souligner certains points critiques.
S’il y a des lecteurs plus savants que moi sur les points que j’évoque, qu’ils n’hésitent pas à donner leurs lumières.
Tout d’abord, il faut remarquer que Papus écrit un ouvrage pratique comme il l’a promis, et se préoccupe peu de rigueur intellectuelle.
Ainsi il utilise des analogies à géométrie variable. Le sang de la nature est ainsi parfois l’eau, parfois l’air, parfois le fluide solaire. Parfois le fluide solaire est l’air de la nature, parfois son sang, parfois son fluide nerveux. Par rapport à la planète perçue comme un corps, l’homme est parfois la cellule, parfois la cellule nerveuse, parfois un globule rouge.
Papus définit un être impulsif, composé d’un être instinctif, d’un être animique et d’un être psychique. On reconnaîtra les centres inférieurs de Gurdjieff, le centre moteur, le centre émotif et le centre intellectuel.
Au détour d’un rituel et sans mieux l’expliquer, il écrit que le corps astral est identique à l’être animique. Là aussi cela est proche des enseignements de Gurdjieff, qui insiste sur l’importance de développer le centre émotif inférieur.
A d’autres endroits, le corps astral devient le plan astral tout entier, mais Papus précise encore ailleurs que l’astral est « double » et comporte un plan astral stricto sensu et un plan psychique.
Parfois encore le corps astral est le « fluide nerveux », c’est-à-dire l’énergie elle-même.
Parfois Papus associe le sentiment à l’être psychique. Parfois l’être psychique est appelé « être intellectuel », mais parfois cet être intellectuel correspond à l’homme de volonté, ce qui identifie le centre intellectuel supérieur chez Gurdjieff.
L’impression donnée est que Papus ne sait pas très bien ce qu’il mobilise, de ses émotions ou de son intellect.
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Notons que Gurdjieff propose de développer ses centres inférieurs pour se connecter à ses centres supérieurs, le moi réel. A d’autres moments, il s’agit de se connecter à la connaissance.
En général, Papus explique que son entraînement magique vise à entrer en communication avec le plan astral.
Mais une seule fois, et en contradiction avec ce qu’il écrit partout ailleurs, Papus écrit que le corps astral est identique au plan astral tout entier.
Cela voudrait dire que dans le plan astral, il n’y a pas de différence entre l’individu et le monde. On peut ici penser au monde des archétypes platoniciens.
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Le principe de base de la magie est que les actions comme les idées naissent d’abord dans le plan astral avant de se manifester sur le plan physique. « Le visible procède de l’invisible. » La représentation du monde adoptée par la magie se rapproche de l’idéalisme philosophique, et Platon y est régulièrement cité comme auteur de référence.
A l’inverse, les idées d’Aristote et la philosophie matérialiste n’ont rien à faire avec la magie. Ce n’est pas la conscience des individus qui dépend des conditions matérielles de son existence, mais la conscience qui est à l’origine de tout ce qui existe.
Concrètement, c’est un peu moins unilatéral que cela.
L’enseignement traditionnel nous dit que si l’existence ne précède pas l’essence, elle peut la révéler, l’étouffer, et surtout elle lui permet de se développer. La seule possibilité d’évolution offerte à l’être humain se trouve sur Terre. Il n’y pas de croissance de l’âme dans l’astral ou dans le pays des morts.
Cela signifie que les actions du monde physique ont une répercussion sur le plan astral. La magie inverse la mécanique et agit sur le plan astral, qui, par définition, a une répercussion sur le monde physique.
Or, si le magicien choisit d’agir sur le plan astral, c’est parce qu’il n’y arrive pas dans le monde physique. Il semblerait qu’il faille beaucoup plus d’énergie et de pouvoir pour réaliser quelque chose sur le plan physique (casser la tête de Mike Tyson par exemple).
Plus précisément, la magie est bijective. L’instrument du plan physique agissant sur le plan astral est le corps physique. L’instrument du plan astral agissant sur le plan physique est le corps astral.
D’autres sources ésotériques affirment ainsi que la réalisation physique d’une idée astrale lui donne une puissance supérieure. C’est la raison d’être du verbe magique, qui nomme dans le monde physique les idées sans forme. En pratique, il est possible qu’il y ait des degrés du verbe. On peut se contenter de nommer le courant d’idées « Sortie de l’économie » mais il est probable que créer l’ « Association française pour la sortie de l’économie » ait un impact astral supérieur.
On notera qu’il ne s’agit ici que de nommer des idées. Mais il est écrit que le Verbe se fait chair. Les objets matériels et les organismes se créent apparemment de la même façon que les idées. Et comme nous l’avons vu, l’action sur le plan physique nécessite beaucoup plus d’énergie.
Les propos de Papus divergent parfois sensiblement de cette explication, puisqu’il écrit que le geste agit sur le plan physique, quand le verbe et le regard ont une influence dans l’astral.
Il se pose la question des actes, pensées et sentiments non magiques, les « actes » mécaniques de l’être impulsif. A la lecture d’autres sources, il semble qu’ils procèdent également de l’astral, mais il s’agit d’une autre nature d’influences.
Comme nous l’avons écrit précédemment, la Tradition exprime la lutte de deux principes, la connaissance objective et l’illusion au service des désirs. Il faudrait en déduire que les deux sortes d’influences de l’astral sont l’expression respective de ces deux principes.
S’il n’y a pas de différence entre l’individu et le monde sur le plan astral, il se pourrait donc aussi qu’il n’existe rien de tel qu’un « moi réel », comme l’enseigne Gurdjieff, mais juste la liberté pour l’homme ordinaire de choisir à quel principe il veut se soumettre.
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Papus nous dit qu’il n’est pas souhaitable de réaliser quoi que ce soit sur le plan astral avant de s’être entraîné à l’aimantation, par la prière et la méditation.
Il ne l’explique pas clairement, mais il semble que cette étape soit aussi nécessaire pour se familiariser avec le plan astral et ses entités.
Il décrit le travail physique comme un repos permettant d’accumuler de l’énergie en vue du travail magique.
Or il décrit une autre manière de contacter le plan astral, c’est l’hypnose.
Papus écrit que l’hypnose implique la surexcitation d’une partie de l’être impulsif. Il s’agit d’imposer un épuisement physique, émotionnel ou intellectuel au sujet. Ces surexcitations entraînent la coupure entre l’être impulsif et la volonté, qui permet à l’opérant d’exercer son contrôle sur l’être impulsif du sujet.
Il écrit aussi que pour « réaliser » (et non créer) il faut se fatiguer volontairement en employant son énergie à la digestion d’aliments lourds.
Il dit également que nous entrons spontanément dans le monde astral au moment de nous endormir, c’est-à-dire à un moment où nous sommes fatigués, et où la volonté perd le contrôle.
De la même manière, Castaneda évoque les fatigues extrêmes auquel recourait Don Juan pour le faire basculer dans le nagual, son attention seconde.
Notons que pour le travail d’ordre général, Papus recommande tout autre chose : l’équanimité et le jeûne. A l’inverse, la réalisation dans le plan physique et l’entrée dans le plan astral nécessitent une surexcitation de l’être impulsif et des aliments lourds.
La conclusion serait qu’il ne s’agit pas pour entrer dans l’astral d’accumuler de l’énergie, mais au contraire de s’en décharger, de dérégler volontairement son être impulsif, afin de devenir soi-même un élémental.
Or si le contact avec le plan astral se fait par un mécanisme d’auto-hypnose, nous avons un problème : quelle volonté reste-t-il pour agir dans l’astral ?
Il est un inconvénient notoire du channeling que le canal canalise souvent des entités fâcheuses et indésirables, sans possibilité pour le canal de contrôler la transmission.
Comment donc fait le magicien pour exercer sa volonté ?
Il se dit que la fréquence de l’énergie d’un canal détermine le type d’entités qui se manifesteront, ainsi que ses capacités de rétrocontrôle.
Il est possible que la fréquence de l’énergie du magicien lui permette de faire la même chose à travers son corps astral.
Mais une autre question surgit. Il y a beaucoup de magnétiseurs lambda qui ne sont pas précisément des êtres de lumière. On trouve parmi eux des brutes épaisses et des alcooliques. Quant au magicien, ses motivations sont le plus souvent rien moins qu’entropiques.
Il y aurait donc des canaux à fréquence entropique et des sujets d’expérience hypnotique qui perdent le contrôle, et des magiciens tout aussi entropiques qui soumettent le monde astral à leur bon vouloir ? Ajoutons qu’ils le font après s’être volontairement vidés de leur énergie.
Je suggère que ce que le magicien s’imagine être sa volonté n’en a que l’apparence. Soumis au principe entropique, il lui emprunte ses pensées en pensant qu’elles lui appartiennent.
Papus a beau invoquer Yahweh et ses anges, et proscrire hypocritement la poursuite de fins personnelles, quelle pouvait bien être sa propre motivation ? Nous avons lu l’Ancien Testament, et savons bien que Yahweh a tout de Satan.
Il est bien connu que ce qui rend un sorcier des campagnes puissant n’est pas ses connaissances mais la foi profonde qu’il manifeste envers ses propres pouvoirs. De même les guérisons miraculeuses que réalisent les grands croyants sont liées à leur foi dans les pouvoirs de Dieu. Or qu’est-ce que la foi sinon le fait de prendre ses désirs pour la réalité ?
C’est là le piège ultime du principe entropique. Parfois les désirs deviennent la réalité.