Dimanche 22 février 2009 7 22 /02 /2009 15:01
Vous trouverez en document "La loi de l'entropie et le problème économique", traduction par Jacques Grinevald d'un extrait de Nicholas Georgescu-Roegen.

Georgescu rappele le premier principe de la thermodynamique : l'énergie se conserve. Laissons de côté les spéculations sur la possibilité de créer des générateurs surunitaires, et tenons-nous à cette remarque. On parle d'énergies "renouvelables", mais il est entendu que ce sont les sources de l'énergie qui sont renouvelables et non l'énergie elle-même.
Le second principe de la thermodynamique, l'entropie, prédit que l'évolution spontanée d'un système sans apport d'énergie se fait vers les états les plus probables, qui sont désordonnés. Voilà pourquoi Georgescu est devenu le penseur de la décroissance : nous allons vers le désordre.

Nous avons déjà mis en évidence le fait que la "crise" bancaire et financière n'est pas une crise au sens marxiste, ni une crise environnementale. La valeur, création de l'imaginaire humain et les ressources naturelles sont simplement sans rapport. L'adage "on ne peut pas croître indéfiniment dans un monde fini” est faux, parce que la croissance se rapporte à l'une et le monde fini à l'autre.
Les règles comptables peuvent donner de la valeur à n’importe quoi. Le rôle de la commission Stiglitz est justement de faire en sorte que l’accumulation du capital n’ait plus de corrélation avec les dégradations environnementales.

La tentative de Georgescu d'appliquer des règles de thermodynamique à la valeur, objet absolument non physique, est donc dépourvue de sens.

Quelques passages commentés :

"Le fait pourtant évident qu'entre le processus économique et l'environnement matériel il y a une continuelle interaction génératrice d'histoire ne revêt aucun poids pour l'économie orthodoxe. Il en va de même pour les économistes marxistes qui jurent au nom du dogme de Marx que tout ce que la nature offre à l'homme n'est que don gratuit."

En fait, Marx ne parle de gratuité que parce qu'il n'attribue pas de valeur, liée pour lui au travail humain, aux matières premières. Mais la question de la pénurie est justement ce qui fonde la pratique impérialiste. Marx justifie aussi cet impérialisme du fait que les capitalistes ne disposent pas d'un capital de départ dans leur pays en situation de pénurie. Ceci est très contradictoire car il voit alors dans les matières premières ce capital de départ, matières premières qui n'ont pas de valeur dans le reste de la théorie marxiste.

"Toutefois, la science économique - disons-le haut et fort - n'est pas de la pure physique ni même de la physique tout court.
Nous pouvons espérer que même les partisans les plus acharnés de la thèse selon laquelle les ressources naturelles n'ont rien à voir avec la valeur finiront par admettre qu'il y a une différence entre ce qui est absorbé dans le processus économique et ce qui en sort. Et cette différence, bien sûr, ne peut être que qualitative.
"

C'est justement parce que les ressources naturelles n'ont rien à voir avec la valeur que l'économie n'est pas de la physique.

"L'économiste non orthodoxe que je suis ajouterait que ce qui entre dans le processus économique consiste en ressources naturelles de valeur et que ce qui en est rejeté consiste en déchets sans valeur."

Georgescu admet que l'économie n'est pas de la physique, puis il finit par dire que la physique détermine ce qui a de la valeur. Il retombe donc aussitôt dans le fétichisme qu'il vient de dénoncer.
D'ailleurs, la théorie économique définit les choses exactement à l'opposé : les ressources sont sans valeur, ce sont les biens issus du travail humain qui ont de la valeur. Georgescu déclare donc que la valeur va s'écrouler quand les ressources seront remplacées par des déchets, élements qui ne sont pas pris en compte dans la théorie économique. Mais on ne peut pas faire de prédiction sur le devenir de l'économie si on n'en respecte pas les principes disciplinaires.

En dehors de ses assertions sur la valeur, Georgescu a raison de se poser la question de la raréfaction des ressources face à une augmentation de la consommation. Ce que Georgescu appelle "le stock de basse entropie" diminue de manière spontanée.

Le Cercle des économistes affirme que le cycle de l'innovation, modèle à l'appui, prendra de vitesse la pollution et l'épuisement des ressources. C'est une manière de dire que l'énergie liée inutilisable pourrait devenir de l'énergie libre (Georgescu utilise ces concepts). Mais ceci est une affirmation gratuitement optimiste.

A contrario, il balaie un peu rapidement l'argument suivant :

"Certains auteurs, impressionnés par le fait que les organismes vivants restent presque inchangés pendant de courtes périodes de temps, ont avancé l'idée que la vie échappe à la Loi de l'Entropie."

"Certes, il se pourrait que la vie eût des propriétés irréductibles aux lois physiques ; mais l'idée même qu'elle pourrait violer les lois régissant la matière - ce qui est tout différent - relève de l'absurdité pure."

L'entropie repose sur l'évolution "spontanée" des systèmes sans apport d'énergie. C'est justement le propre des êtres vivants que de créer de l'ordre de manière non spontanée.

"La vérité est que tout organisme vivant s'efforce seulement de maintenir constante sa propre entropie."

Comme Georgescu l'a dit lui-même, le concept d'énergie liée est anthropomorphique. Il y a des mécanismes naturels qui créent de l'ordre à partir de ce qu'il nomme "déchets" (photosynthèse, pousse des légumineuses avec de l'azote...).
Par ailleurs, l'ordre créé par les êtres vivants ne concerne pas seulement leur propre entropie. Les enfants rangent leur chambre, les maçons construisent des maisons,... Il y a des externalités positives dans la croissance des arbres : le sol se fertilise quand les feuilles tombées se décomposent, d'autres plantes peuvent pousser, des animaux s'en nourrir. Les êtres vivants entrent en compétition ou s'affrontent dans une lutte de prédateurs à proies, mais ils forment aussi un milieu naturel dans lequel ils sont en symbiose.
Un milieu dégradé peut se régénérer, c'est-à-dire que globalement le milieu perd alors de son entropie.

La seule objection de Georgescu est que le système prend son énergie ailleurs. C'est vrai. Mais l'énergie et l'ordre sont deux choses différentes. L'énergie se conserve. Ce qui est pris à l'extérieur du système se retrouve dans le système. L'entropie du système peut diminuer, cela n'implique pas que l'entropie de la source d'énergie augmente. L'énergie solaire ne devient pas chaotique parce qu'elle a été utilisée ailleurs.

L'idée d'un "stock de basse entropie" en diminution permanente fait penser qu'il existe un début - quand l'univers était totalement ordonné - et une fin - où il sera abolument chaotique. Qu'est-ce que l'ordre absolu ? De quoi parle-t-on ? Est-ce une notion anthropomorphique comme l'énergie libre ? Est-ce lié à la production d'êtres vivants ?
Par ailleurs, si le "stock de basse entropie" doit nécessairement diminuer, il diminuera quels que soient nos modes de consommation. Les pratiques de la décroissance ne peuvent que retarder l'épuisement de ce stock, et la pénurie finira par s'imposer, et aurait fini par s'imposer, aurait-on continué de vivre comme avant la révolution industrielle.
Par Didier - Publié dans : Economie - Communauté : Freemen - Recommander
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