Theognosis
La théurgie généraliste
La philosophie a un bien grand défaut : elle est presque toujours nominaliste. C'est-à-dire qu'elle crée des concepts pour
décrire le monde, qu'elle finit immanquablement par prendre pour le monde lui-même. Même la phénoménologie pourtant créée pour s'affranchir des catégories de pensée trop rigides n'y échappe
pas.
Je vous propose une note de lecture de l'ouvrage "Du communisme au capitalisme" du philosophe Michel Henry. Ceci
est mon point de vue sur l'ouvrage, qui n'épuise pas bien entendu l'auteur lui-même, et n'empêche pas d'autres éclairages d'avoir leur part de vérité.
1) les fascismes s’effondrent pour avoir nié l’individu
Pour Michel Henry, la catastrophe est inéluctable lorsque la pensée remplace l’être humain vivant par des idéalités. C’est selon lui la raison essentielle pour laquelle les régimes socialistes en
Europe de l’Est se sont effondrés. C’est la raison pour laquelle le capitalisme s’effondrera après eux.
Il existe un double mouvement, non formalisé comme tel, mais perceptible dans les mots de Henry. D’abord le système de pensée - le communisme en l’espèce - commet des crimes contre l’individu. Le
génocide de classes sociales entières est même présenté comme « une conséquence de la théorie. » (page 82). Puis l’individu renonce à vivre dans un système qui nie son existence.
Comme in fine, c’est toujours l’individu vivant et agissant qui détermine le réel, le système s’effondre.
Chez Henry, la phénoménologie n’est pas seulement une façon d’étudier les phénomènes et les individus réels, à côté de systèmes philosophiques qui recourent à des catégories idéales. Il s’agit de
la seule philosophie possible, les concepts étant par nature incapables de cerner la réalité créée par les individus réels. Plus encore, il s’agit de la seule philosophie morale, puisque lorsque
l’on recourt aux catégories dans la pensée, celles-ci finissent toujours par se substituer aux réalités qu’elles veulent décrire. Dans un dernier mouvement, la tendance naturelle des abstractions
est d’éliminer la vie. Par le « meurtre » qu’elles commettent contre les individus (le communisme). Par l’éviction des individus de la réalité même (l’économie). Par le renoncement des
individus à alimenter le système qui les nie (le second mouvement du communisme).
La philosophie de Henry est donc fondamentalement libérale, dans son sens libertaire.
La pensée niant l’individu qui a déterminé l’inéluctable échec du socialisme est le marxisme ainsi qu’il l’écrit : « Quelle pensée, niant l’autonomie de la réalité économique et prétendant la reconstruire à la lumière des schémas intellectuels forgés par elle, est responsable de la
faillite économique du socialisme ? La réponse s’impose sans équivoque, c’est le marxisme [...] » (page 21).
En essence, le communisme est un fascisme et tout concept qui tend à déterminer l’individu plutôt qu’à être déterminé par les individus en est un autre. Michel Henry énonce que c’est l’absence
d’intérêt personnel à travailler pour être dépouillé des fruits de son labeur par l’Etat qui a amené les individus à renoncer au travail. Comme sans travail, la société ne produit plus rien, elle
meurt.
C’est pour les mêmes raisons que la démocratie ou le capitalisme finiraient de la même façon. La démocratie concerne une collectivité dont l’existence écrase celle des individus qui la compose.
Le capitalisme finit par ignorer l’individu vivant et agissant pour s’attacher à des idéalités comme la valeur ou le travail.
2) Un libéral nommé Karl Marx
Le penseur de référence de Michel Henry est - étonnamment - Karl Marx. Henry veut nous montrer que, loin d’être le penseur scientiste et matérialiste souvent décrit, Marx défend une philosophie
de l’individu contre les déterminismes. Il s’opposait notamment aux concepts hégéliens posant la prééminence absolue de l’Etat sur l’individu.
Pour Marx, comme l’écrit Michel Henry, « la société n’existe pas », ce qui en fait un précurseur inattendu de l’ancien Premier
Ministre britannique Margaret Thatcher qui avait prononcé une phrase similaire (« There’s no such thing as a society ») pour afficher ses convictions
libérales.
Mais Marx est plus général et nie de même l’existence en eux-mêmes de concepts tels que la
politique, l’Histoire, les classes sociales, l’économie, la sociologie, le Surmoi en psychanalyse. Si ces choses existent, c’est par intégration de lois propres aux
individus.
Libéral, Marx l’est encore lorsqu’il s’oppose à l’égalitarisme, fustigeant « un droit inégal pour un travail inégal ». En économie, la loi de l’individu est le travail vivant. Il est
impossible d’en quantifier la valeur, par nature subjective, ce pour quoi la justice sociale est une impossibilité. L’égalité des possessions fait que ceux qui travaillent sont dépouillés par les
autres.
Sa philosophie apparaît le plus clairement lors de sa critique contre Stirner.
Stirner prétend être « un sujet pensant dominant l’univers des objets réduits à être ses représentations », ce qui le conduit à affirmer sa liberté et sa puissance absolue. Les
marxistes, à la différence de Marx lui-même, disent au contraire que la réalité préexiste et s’impose au sujet.
Pour Marx, il s’agit d’un choix entre deux positions également naïves. « Ou le sujet crée l’objet - la conscience détermine ses représentations, ou l’objet détermine le sujet - la conscience
n’est qu’un effet des processus matériels. Ou l’idéalisme ou le matérialisme. »
La conscience du sujet n’a
pas le pouvoir de créer son environnement, pas plus que les conditions extérieures ne sont entièrement à l’origine de la conscience de l’individu. Entre les deux, il y a toute la réalité que la
pensée ignore : la vie.
Henry écrit : « Il faut concevoir cette réalité sociale et ses lois
spécifiques comme étrangères aussi bien à la sphère des représentations de la conscience qu’à la sphère matérielle - il faut le dire avec Marx : cette réalité est celle de la vie. »
(page 40). Marx choisit donc « l’individu vivant contre l’individu pensant ».
3) l’économie
L’idée force de la pensée de Marx concernant l’économie est que l’économie est créée « en dehors d’elle-même » et des abstractions comme la valeur ou le travail abstrait qui la
constituent. Elle se crée dans la réalité qui ne peut être entièrement saisie par les concepts de la pensée. Elle se crée dans le travail vivant.
Marx serait « le seul à vrai dire à avoir pensé de façon radicale l’univers des faits économiques en remontant précisément à sa
racine » (page 25), que Michel Henry désigne comme la négation de l’individu réel et vivant.
Le passage de l’économie marchande traditionnelle au capitalisme s’est lui effectué lorsque l’échange a cessé d’avoir pour finalité la valeur d’usage, dans un enchaînement de type
marchandise-argent-marchandise, pour s’intéresser à l’argent lui-même, la valeur d’échange, selon un processus argent-marchandise-argent.
Dans ce second processus, c’est le phénomène du travail vivant qui serait nié.
Il existe deux process différents chez Marx : le process réel de la production, qui crée la valeur d’usage des biens, et le process économique par lequel il se crée la valeur d’échange. Une
autre idée centrale est que sans le travail vivant et le process réel de production, il est impossible à l’économie d’apparaître. « La production de valeurs d’échange dans le processus
économique repose sur la production de valeurs d’usage dans le process réel . » (page 148)
Avec le
capitalisme, on assiste à une substitution du process réel et de la valeur d’usage par le process économique et la valeur d’échange.
Le fait que la technologie permette de créer toujours plus de valeur d’échange se produit en même temps que le travail humain se raréfierait et avec lui la possibilité de créer cette valeur
d’échange. C’est en cela que la contradiction fondamentale du capitalisme qu’observe Marx est toujours pertinente, même après que le socialisme se soit effondré le
premier.
Comme l’écrit Michel Henry, « Le capitalisme ne s’est emparé de nouvelles potentialités technologiques ouvertes par la science que dans le but de produire toujours davantage d’argent. Mais
la valeur d’échange a sa source dans le travail vivant que le procès technique exclut irréversiblement du procès réel à mesure qu’il envahit ce dernier et tend à se confondre avec lui. Privé
progressivement de ce travail, [...] le procès réel devient incapable de créer de la valeur d’échange, de l’argent [...] » (page 170)
Critique générale
La position de Michel Henry pourrait être résumée en deux propositions.
La première est que le travail vivant des individus pris dans toute leur subjectivité est seul à l’origine de tout ce qui existe.
Ce travail vivant, la vie, est fondamentalement irréductible à toute forme d’abstraction qui tenterait vainement de la décrire.
La seconde est que tout système de pensée qui cherche à décrire la réalité finit fatalement par s’attaquer à l’individu et à la vie elle-même. In fine, la vie qui est à l’origine de tout ce qui
existe ayant disparu, le système meurt à son tour.
Michel Henry considère que si la vie est à l’origine de tout ce qui existe, elle est également à l’origine des abstractions elles-mêmes. Sa longue démonstration sur la transformation de
la valeur d’usage du proces réel en valeur d’échange dans le process économique le montre bien. Or ceci conduit à
un paradoxe, puisque d’un côté il rejette en bon phénoménologue la pensée systémique qui ne correspond pas à la réalité, tandis que de l’autre il la considère issue directement
de cette réalité.
Michel Henry a raison de dire que prendre la description pour la réalité conduit aux pires catastrophes. Lorsque l’on confond les variables étudiées et l’essence des individus qu’elles décrivent,
lorsque ces variables sont définies comme essence du bien ou du mal, cela peut conduire au génocide, comme dans l'exemple qu'il donne de de l'Union soviétique du temps du
socialisme.
Mais les scientifiques honnêtes, les philosophes consciencieux, et toutes les personnes non
fondamentalement psychopathes savent très bien que le langage est imparfait et n’est pas lui-même la réalité qu’il décrit.
Faut-il renoncer à toute tentative d’explication du monde, à toute pensée politique, parce que « toute pensée est un meurtre » (page
102) ?
Il semble parfaitement possible de formuler une pensée tout en en admettant les limites, et sans
commettre de meurtre.
Il est paradoxal que Henry, si attaché à la liberté de l’individu, ne lui reconnaît aucun tort dans cet état de fait. Comment peut-il citer Marx : « Nous apprenons que la société est
déprimée et que pour cette raison les individus qui forment cette société souffrent de toutes sortes de maux » affirmant la responsabilité de l’individu face à la société, et dire du
génocide : c’est la faute à la pensée ?
On trouve d’ailleurs des raccourcis similaires chez d’autres
auteurs qui cherchent les causes de l’aliénation à l’extérieur de l’humain lui-même. C’est de la faute de l’industrie (Ellul). C’est de la faute du travail
(Gorz).
Michel Henry crée même un système de pensée pour critiquer les systèmes de pensée. Tous les fascismes qui nient l’individu doivent s’effondrer. Or les abstractions décrites sont différentes, et
les mécanismes d’effondrement qu’il décrit le sont également. Dans le capitalisme, c’est la valeur d’usage qui s’effondre. Dans le communisme, c’est le renoncement des individus à vivre qui porte
le coup de grâce au système.
Dans la réalité, les sociétés et leurs abstractions n’évincent pas mécaniquement
les individus qu’ils décrivent et organisent. Il arrive souvent qu’elles mentent à leur sujet (il n’y a pas de chômage, il n’y a pas de problème pour payer de quoi se nourrir), mais elles ne les
tuent pas. Les abstractions et les individus cohabitent bon an mal an, et peuvent même parfois s’ignorer totalement.
Dans la réalité, ce n’est pas parce qu’un fascisme s’effondre que tous les fascismes s’effondreront de la même manière, parce qu’ils auront nié les
individus.
Dans la réalité, les individus agissants qui sont le réel n’ont pas le pouvoir de tuer une
pensée. D’abord parce qu’un système et la pensée de ce système sont deux choses différentes, la fin d’un système
n’entraîne pas la disparition de la pensée de ce système, comme en témoignerait la survivance des idées communistes.
Ensuite parce que les individus et leur vie ne sont pas la source grâce à laquelle une pensée se maintient en vie. Le monde peut exploser sans entraîner la théorie capitaliste
avec lui.
Enfin parce que si la pensée débouche parfois sur le meurtre (elle n’est pas par essence un meurtre,
loin s’en faut), cela montre bien qu’une abstraction a une influence sur la réalité.
D’accord avec Marx : la conscience d’un seul individu ne crée pas la réalité, et la réalité ne suffit pas à déterminer toute la conscience.
Mais s’il faut expliquer pourquoi la réalité et la conscience de l’individu ne correspondent pas, dire que la vie est à l’origine de tout ce
qui existe est une simple tautologie, pas une réponse.
Stirner s’imagine que la seule conscience à l’œuvre est la sienne. Or
de nombreux individus ont une conscience agissante. Par ailleurs, les pensées représentent une forme de conscience collective, également agissante. Pour faire plaisir aux athées, nous pouvons
ajouter l’intervention du hasard.
Michel Henry cède au nominalisme qu'il veut dénoncer. Il hésite entre l’idée que les abstractions ne correspondent pas à la réalité, et l’idée que la réalité est à l’origine de ces abstractions.
Ce qui fait qu’il ne croit pas à l’existence objective de la valeur économique, mais qu’il y croit quand même.
Pour s’attaquer aux systèmes de pensée, Michel Henry crée son propre système de pensée, dans lequel les pensées sont des meurtres, les pensées sont créées par la réalité des individus
vivants, et finissent par mourir quand elles ont tué leur créateur.
Après avoir attaqué le matérialisme qui dit que la réalité détermine la conscience, il plonge dedans en expliquant que la vie est à l’origine de la pensée conceptuelle, que le travail vivant
serait à l’origine de l’économie.
Après avoir reproché au matérialisme de dédouaner les individus de leurs actes, puisque ceux-ci sont entièrement déterminés par la réalité sociale, il postule que la responsabilité de l’échec du
communisme et du génocide perpétré est à mettre sur le compte du marxisme.
Bref, la pensée de Michel Henry est un matérialisme, certes fondé sur l’individu, mais absolument étranger à la réalité qu’il prétend saisir.
Car dans la réalité, le monde réel des humains vivants ne crée pas de descriptions. La théorie économique n’est pas créée dans la sphère réelle, mais dans le cerveau des économistes. Les
descriptions ne sont que des descriptions, et pas des génocides.
D'une certaine manière, les phénoménologues sont des philosophes qui songent à devenir des anthropologues sans oser sauter le pas. Michel Henry fait un peu penser à Wittgenstein qui écrivit
plusieurs livres de philosophie pour affirmer l'impossibilité du discours philosophique.
Critique de l'économie chez Michel Henry
Michel Henry nous dit que la méconnaissance de la pensée de Marx vient de ce que les textes précoces qui la développent ont été longtemps méconnus. Pour ma part, je pense que cette méconnaissance
est amplement de la faute de Marx : parce qu’il y reviendra très peu par la suite, et parce qu’il développe une théorie économique incompatible avec ses propres
prémisses.
Tout en assurant qu’il est impossible de fixer la valeur du travail vivant, il dit que le travail vivant est à la source de la valeur. Si l’économie est bien une abstraction en dehors de
toute réalité de la production et de l’échange, que la valeur est une invention, il faut rester cohérent et refuser une quelconque source « réelle » de la valeur. La valeur est une
convention arbitraire. Aucune théorie ne peut en rendre compte de manière objective. Le travail vivant pas plus que le travail abstrait, la rareté ou la demande.
Au demeurant, il est tout à fait important de distinguer le process de production et le process de l’échange comme le fait Michel Henry. Mais pas pour les raisons qu’il
évoque.
Il n’y a pas de « création » de valeur d’usage par l’acte de produire, ni de création de
valeur d’échange par l’acte d’échanger. Même s’il faut créer un bien pour qu’il ait une valeur d’usage, celle-ci reste subjective. Même s’il faut échanger pour observer une valeur d’échange,
celle-ci reste arbitraire.
Par ailleurs, la valeur d’échange ne procède pas de la valeur d’usage. Si Marx dit
cela, c’est par attachement immodéré à la théorie de la valeur travail, celle-là même que Michel Henry prétend qu’il attaque si violemment.
Si le process de production et le process de l’échange sont à distinguer, c’est parce que la création de biens et la création monétaire procèdent de mécanismes différents qui ne se réduisent PAS
l’un à l’autre. Voilà ce qu’il faut absolument retenir, parce que tout l’édifice de la pensée économique est fondée sur cette réduction de l’échange à la production : la monnaie n’est pas un
voile sur les échanges, le PIB mesure des échanges, pas la production, la théorie de la valeur travail est fausse.
De nombreuses citations permettent de mettre en évidence la méconnaissance par l’auteur des mécanismes de création monétaire :
« Seul le travail vivant est capable de « produire » la réalité économique, la valeur, tandis que les éléments matériels en sont incapables. »
« Une certaine quantité d’argent est toujours la représentation d’une certaine quantité de travail social.» (page
115)
« Nous sommes ici en présence d’une propriété absolue de la vie, sa capacité [...] de produire plus
qu’elle ne consomme. » (page 122)
« Nous avons montré que l’univers économique tout entier est cette
représentation objective du travail vivant et que les entités dont il se compose sont des substituts de celui-ci, ses équivalents quantifiables. » (page 137)
« Aucune abstraction, aucune idéalité n’a jamais été en mesure de produire une activité réelle ni, par conséquent, ce qui ne fait que
la figurer. » page 144 (comprendre : l’argent. Mais le travail vivant non plus ne produit pas d’argent. Pourtant Michel Henry en semble
persuadé.)
« Produire plus d’argent, c’est produire davantage de plus-value » (page 148) en
allongeant le travail, en développant « la productivité du travail réel ».
Il semble donc que Michel Henry pense réellement qu’il se crée des billets de banque par magie dans le même temps que des sucettes, des ballons de football, des voitures sortent des
usines.
Il n’y a en réalité aucune « substitution » du process réel de production par le process économique, puisque le second a rapport avec l’échange, qui est un phénomène différent de la
production.
Que MAM se transforme en AMA est en effet un aspect important de l’histoire du capitalisme :
l’accumulation du capital. Mais ce n’est pas pour autant l’aspect fondamental que décrit Marx. Il pourrait très bien cesser de s’accumuler sans que disparaisse le salariat et l’aliénation au
travail. D’ailleurs, il le fait parfois.
De même, la raréfaction du travail humain n’empêche nullement de créer
de la valeur et ne suscite aucune contradiction pour le capitalisme.
Ce qui frappe chez Marx, c’est qu’il commence à attaquer de manière intéressante la théorie de la valeur travail, en notant l’irréductibilité du travail vivant subjectif à une quelconque valeur,
pour renoncer au milieu du gué. Au lieu d’une critique radicale de la valeur, nous avons droit à une critique du fait que la valeur méconnaît le fait qu’elle a ses origines dans le travail
d’individus uniques et différents entre eux.
Ce qui nous ramène à l’objet de la démonstration de Michel Henry. Il ne conserve finalement la croyance à l’inéluctable effondrement du capitalisme sous le poids de ses contradictions que parce
que cela démontrerait que la négation de l’individu entraîne l’effondrement des systèmes.
Conclusion
Une personne me fait remarquer que je n'explique pas ce qui fonde le concept de valeur chez moi, que c'est une notion qui relève chez moi de l'"ontologie conscientielle". Elle lui oppose les
travaux de Michel Henry sur Karl Marx qui met en évidence chez ce dernier l'origine de la valeur située dans le "travail vivant".
Tout d'abord, j'avoue : pour moi, la notion de valeur vient bien à l'individu par sa conscience.
Il ne peut pas manquer une explication puisque la conscience pour moi crée les concepts. Marx et Henry tentent eux de trouver une
origine objective à une valeur subjective dans le travail vivant. Le discours sur le travail vivant qui "crée de
la valeur d'usage à la vie" se défend bien, même si je ne l'adopte pas. Dire que ce travail vivant est le "fondement méta-économique de l'économie", qu'il y a une "substitution du travail
abstrait au travail vivant" ne me dérange pas plus que cela tant qu'on en reste au niveau symbolique.
Or il y a des choses qu'écrivent Michel Henry et Karl Marx qui montrent bien qu'ils dépassent largement ce niveau symbolique. Et il est presque trivial de rappeler que Marx a bel et bien une
théorie économique, qu'il développe en long et en large dans le Capital.
Henry et Marx croient réellement qu'il existe une entité appelée "travail vivant" qui fabrique de la valeur d'usage et un processus alchimique qui transforme le travail vivant en travail abstrait
et la valeur d'usage en valeur d'échange.
Grâce aux travaux notamment d'Anselm Jappe et de Clément Homs, Michel Henry et Karl Marx sont devenus des auteurs de
référence pour l'école de la "sortie de l'économie".
Il faut cependant noter que l'ouvrage commenté est avant tout un plaidoyer pour l'individu contre les systèmes. Si Michel Henry dit bien que la valeur est subjective, il conserve la
croyance dans la théorie économique de Marx et la valeur travail.
Il existe aussi une difficulté à articuler une école de pensée à son subjectivisme assez absolu ("toute pensée est un meurtre", p 102), une défense de la sortie de l’échange économique et la
légitimité que donne Henry au salaire au mérite ("Il est absolument injuste de donner à un incapable qui ne fait rien le même salaire qu'à celui qui exerce [...] une activité productive et
bénéfique.", page 205).
Je pose une question : est-il possible de concevoir une philosophie qui ne soit pas nominaliste ?
Les philosophes produisent des discours, et ils prennent cela pour de la connaissance objective. Et nous, nous voilà
contraints de connaître ce discours pour pouvoir prétendre avoir une pensée valable, et de produire un discours sur le discours.
Et quel est aujourd’hui l’impact de la philosophie sur les représentations de la foule et la marche du monde ? Même les doctrines qui furent les plus populaires comme l’existentialisme ne
laissent aucun héritage. A gauche, il suffit à un philosophe d’écrire un livre contre Sarkozy pour paraître avoir de grandes idées. On parle, on parle, et cela finit toujours par un affrontement
entre les sociaux-démocrates de gauche et les sociaux-démocrates de droite.
Pourquoi voit-on encore alors Marx cité à toutes les sauces dès qu'il s'agit d'exposer une pensée contre le système ? Sa pensée n’est pas suffisamment lumineuse pour qu’on ne puisse pas s’en
passer. D’ailleurs si elle l’était, on ne passerait pas tant de temps à expliquer qu’il a été mal compris.
Je vais même être sacrilège : Marx est plus un boulet qu’autre chose pour qui veut donner de la publicité à ses idées politiques. Il peut servir à attirer
quelques sympathisants communistes ouverts d’esprit. Mais il cantonne la décroissance ou la sortie de l’économie ou quoi que ce soit d’autre à être assimilé à la gauche.
Une exégèse honnête exige de lui reconnaître un rôle de précurseur et peut donner une assise intellectuelle à une démarche réellement anticapitaliste. Mais celle-ci n'a pas intérêt à s'y
retrouver enfermée.