Mercredi 18 juin 2008 3 18 /06 /2008 11:23
L' "appel à gauche" du journal Politis vise à créer un cadre permanent de discussions entre les gens des comités anti-libéraux qui ont porté le projet d'une candidature unique de l'extrême-gauche à la présidentielle.
 
J'ai assisté à la réunion du CAL de Saint-Denis suite à cet appel.

Il y a des choses qui ne changent jamais. On trouve toujours dans ces réunions le militant incontournable qui produit des analyses interminables de la situation politique. L'autre qui veut témoigner de ses propres expériences ("moi dans ma ville", "moi dans ma fac"), parce que c'est comme cela qu'on lui a appris à animer une réunion aux Jeunesses communistes.
Une autre constante : jamais une idée nouvelle ne sort de ces réunions, attendu que les participants sont persuadés que les grandes idées politiques naissent spontanément des luttes et de la confrontation des ..."idées" (c'est le mot qu'ils emploient) à la base. Il est cependant assez mal vu d'y exprimer de vraies idées personnelles, parce qu'il faut bien le dire, ça peut parfois choquer.

A y regarder de près, ils oscillent entre la perception claire du fait qu'ils n'ont pas de projet politique et pas de perspectives pour rassembler en dehors de ceux qu'ils connaissent déjà, et l'absolue volonté de ne rien changer à leur grille de lecture.

Soyons clairs : fédérer à la gauche du PS, ça veut dire ne rassembler personne. Conserver comme ligne informelle la référence à Karl Marx et un certain gauchisme culturel, et ne rien céder là-dessus, c'est se couper de tout ceux qui pensent un tout petit peu différemment.

Au coeur du sujet, ils se disent souvent "anticapitalistes", mais ils ne proposent pas de principes de production et de modalités de l'échange alternatifs. Il ne leur reste fatalement que la social-démocratie - redistribution des richesses, justice de l'impôt, etc. - mâtinée de principes écologistes pour sauver le capitalisme de ses propres excès. Au moins, chez Lipietz et les Verts, on a fini par assumer.

On y critique beaucoup le Parti socialiste, qui aurait dérivé au fil des années vers une acceptation totale du capitalisme le plus libéral. Une question qui n'est pas posée est la suivante : pourquoi ont-ils évolué ainsi, alors que, ainsi que le fait remarquer un intervenant, le programme présidentiel de Besancenot était nettement en retrait sur ce qui a été FAIT au pouvoir en 1981 ?

Une proposition de réponse : le PS a dérivé parce qu'il n'avait que des recettes marxistes, qu'il a vite abandonnées, et des valeurs proclamées. Or tout le monde peut se fabriquer des valeurs et prétendre que leurs actes sont en conformité avec celles-ci. Les actes changent, les valeurs ne bougent pas, et le PS d'aujourd'hui peut toujours prétendre être "socialiste".

Ce qui a manqué aux socialistes, c'est une base théorique suffisante pour comprendre ce qu'est réellement le capitalisme. Soit exactement ce qui manque encore aujourd'hui au PC, au NPA et aux collectifs anti-libéraux. Que pensez-vous qu'il va en advenir avec le temps ?

Or il existe bien des alternatives au capitalisme, même si celles-ci se vivent souvent comme minoritaires au sein d'un capitalisme devenu indépassable.

Les distributistes proposent une économie sans capital pour investir, où la production est planifiée par le groupe. Le prix des biens et services est fixé collectivement selon l'utilité sociale de ce qui est produit, et non en fonction de la quantité de travail fournie ou de la demande. Il n'y a pas de plus-value. Un avantage collatéral de la planification est qu'il n'y a pas d'incitation à valoriser des activités socialement nuisibles, contrairement à l'économie capitaliste qui valorise tout et n'importe quoi.

Ils ont cependant une tendance à comparer une description correcte de leurs propres pratiques avec la théorie économique qui décrit de manière fausse le capitalisme. Ceci entraîne qu'ils ne rejettent pas complètement l'idée que le travail donne leur valeur aux biens, et supposent que leur système est viable dans un monde où le machinisme a amené l'abondance.

Or ils sous-estiment leur système, qui fonctionne parfaitement sans cela. Cette condition d'abondance ressemble à un résidu de croyance en la nécessité du capital pour entreprendre, alors que l'absence de capital est justement une notion fondamentale du distributisme. Les auteurs récents semblent s'en rendent compte de manière floue, et laissent un peu de côté cette condition d'abondance.

Rappelons aussi que dans un monde d'abondance, l'argent n'a aucune sorte d'utilité, puisque il ne sert qu'à marquer ce que peuvent acheter certains et que les autres ne peuvent pas avoir, c'est-à-dire à rationner.
Et un système distributiste appliqué à une société de pénurie pose le problème de toutes les comptabilités : elle servira à légitimer les inégalités existantes, même en jurant que le salaire distribué l'est en fonction de l'utilité sociale.

Une autre alternative est évidemment le courant naissant de la "sortie de l'économie". Les rédacteurs du bulletin "Sortir de l'économie" entendent l'expression "sortir de l'économie" comme une reconquête de l'autonomie par l'autoconsommation, parti pris à la fois libertaire et décroissant.
Selon eux, la caractéristique fondamentale de l'instauration de l'échange marchand est l'avènement collatéral de l'hétéronomie.

Pour ma part, je pense que la caractéristique fondamentale de l'échange marchand est la comptabilité de l'échange par la monnaie ou le troc. C'est tautologique, donc c'est vrai.
En revanche, il peut y avoir hétéronomie sans échange marchand et donc sans économie. Autrement dit, il est possible de sortir de l'économie et de conserver la division du travail, le machinisme, et même une philosophie consumériste.

Une définition restreinte de la sortie de l'économie n'implique pas de choix entre décroissance et abondance, et entre autoconsommation et division du travail / machinisme.
Dans une société non économiste, la division du travail permet AUSSI de faciliter la production et de libérer du temps libre pour la réflexion et les loisirs.

La décroissance et l'autoconsommation relèvent soit d'un choix idéologique d'un autre ordre, soit des moyens d'une stratégie de lutte.

Parmi les choix idéologiques, il y a bien entendu la sensibilité à la question environnementale. D'ailleurs les sociétalistes héritiers des distributistes reconnaissent parfaitement que les problématiques environnementales ne sont pas prises en compte par leur système, d'où le préfixe "éco" à "éco-sociétalistes" qu'ils ajoutent en général.

La lutte contre l'aliénation aux valeurs consuméristes et à la production de biens en dehors de ses propres besoins de consommation passe par la récupération d'une certaine autonomie en s'organisant en petits groupes autosuffisants. C'est la position avancée par les rédacteurs du bulletin "Sortir de l'économie".

Toutefois, pour bien comprendre ce qu'implique la notion d'autonomie dans son sens le plus absolu, il faut s'imaginer seul survivant sur une planète vidée de ses habitants. Je n'ai pas tissé moi-même mes vêtements, je n'ai pas remplacé mes CDs de musique par une guitare, d'ailleurs je n'ai pas construit de guitare, attendu qu'il fallait que je coupe moi-même l'arbre pour la fabriquer et que je chasse des chats pour me faire des cordes avec les boyaux.

L'autonomie prise dans un sens trop radical semble impossible à mettre en oeuvre.
Derrière la revendication de l'autonomie, il y a sans doute une forte méfiance envers l'être humain et ses trahisons. Or il n'y a pas que les Etats qui trahissent, on se trahit aussi au sein de la tribu, et la tribu d'à côté peut nous attaquer. Il faut l'avoir toujours à l'esprit pour ne pas naïvement balancer de la nature dangereuse au contrat social, puis de l'Etat honni aux groupes autonomes solidaires.

En revanche, l'idée de s'organiser en groupes plus ou moins autonomes est sans doute un excellent moyen pour s'opposer tout à la fois à l'économie capitaliste en réduisant la part de l'échange, et aux valeurs consuméristes en réduisant ses besoins.
Par Didier - Publié dans : Politique - Communauté : Freemen - Recommander
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