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"La social-démocratie est le nom que l'on donne au capitalisme en Europe" (John Kenneth Galbraith)

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Samedi 26 mai 2007

Je savais que Marx s'était parfois contredit lorsque l'on comparait ses ouvrages tardifs avec Le Capital. Je n'ai pas tout lu de Marx. Il a beaucoup écrit, il y a d'autres auteurs tout aussi intéressants, et comme le temps n'est pas extensible, il faut parfois choisir entre l'exégèse savante et la politique.

Je remercie donc André-Jacques Holbecq - dont le dernier ouvrage "Les 10 plus gros mensonges sur l'économie"  écrit avec Philippe Derudder a apparement rencontré un certain succès - d'avoir exhumé cette phrase des Grundrisse sur le forum qu'il administre :

"La distribution des moyens de paiement devra correspondre au volume de richesses socialement produites et non au volume de travail fourni."

Il faudrait étudier les prémisses et les conclusions du raisonnement considéré pour savoir quel est le propos exact de Marx. Toujours est-il que cela ne ressemble pas du tout au Marx du Capital.

Tout d'abord, on passe d'une loi de l'économie à un choix de société. Dans Le Capital, Marx ne formule pas de souhait, mais un constat qui ne souffre pas la discussion : le revenu est équivalent au volume de travail fourni. Il a donc évolué sur ce point.

Ce choix de société est souligné par André Gorz qui l'explicite comme suit. Si les moyens de paiement sont la contrepartie d'un travail, on a là un salaire. S'ils sont distribués en fonction du volume de richesses produites, on a un revenu social. Ceci est censé nous amener à reconsidérer une société fondée sur la valeur travail "sociologique".

Dans un système de revenu social, le type de biens produits et leur volume est débattu de manière politique. Ce type de société doit permettre à la fois d'éviter la pénurie de biens indispensables et une exploitation déraisonnable des ressources naturelles. Toutefois le prix ne peut pas être libre dans ces conditions, afin que des distorsions inflationnistes n'apparaissent pas.

Mais Marx n'a sans doute pas raisonné comme cela, car chez lui la valeur-travail est un déterminant économique du prix, pas une valeur sociologique.

En premier lieu, il faut noter que le choix présenté n'en est pas vraiment un, puisque chez le premier Marx le volume de travail fourni et le volume de richesses produites est strictement équivalent.

La surproduction permanente, la mise au pilon du trop produit, n'est pas possible. Tout ce qui est produit finit sur le marché, et tout bien disponible en excès sur le marché conduit à une chute des prix et des profits, deux suppositions parfaitement fausses, mais qui pouvaient peut-être se concevoir à l'époque de Marx. Notons que l'inexistence des stocks est également un pilier de la pensée monétariste, toujours dominante aujourd'hui, ce qui n'est pas le moindre de ses défauts.

Chez le Marx des Grundrisse, la nouveauté est une équation où le volume de richesses équivaut aux moyens de paiement distribués. On peut supposer qu'il n'y a pas plus de production invendue chez ce second Marx que chez le premier. Donc au final, dans ce nouveau système, le volume de travail est toujours équivalent au volume de richesses vendues.

Le point important est le suivant : si ce nouveau système était bien un système de "revenu social", Marx - qui a quand même noirci des milliers de pages sur la "valeur travail" économique - n'aurait pas présenté ces deux points de vue comme opposés.

A moins qu'il ne soit en train de...l'abandonner comme théorie !

La distribution des moyens de paiement ne correspond tout simplement PAS au volume de travail fourni, alors que dans le Capital, Marx en fait une loi de l'économie. Il ne peut donc pas prétendre qu'il s'agit d'un choix de société sans annoncer qu'il y renonce comme loi et en expliquant pourquoi il s'est trompé. Mais il ne le fait pas.

Il ne s'agit donc absolument pas d'un choix de société pour le salaire plutôt que pour le revenu social comme Gorz le croit, mais d'une pensée économique remise en question, difficilement, par son propre géniteur.

Si un lecteur a lu ce passage des Grundrisse, qu'il n'hésite pas à en préciser le contexte et à me contredire s'il le faut.

par Didier publié dans : Economie recommander
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Mardi 22 mai 2007
Je profite des modifications apportées à ma liste de liens pour apporter une précision qui m'a été demandée : non, les sites en lien ne sont pas des gens avec lesquels je suis forcément d'accord.

La bioéconomie, c'est un peu un mélange des physiocrates et du new age. Je ne pense pas que l'analogie entre la biologie et l'économie puisse nous mener très loin.

Tropical Bear est un représentant de l'école catastrophiste : la Bourse folle, l'inflation non maîtrisée, la dette nationale qui galope, tout cela est comme un château de cartes et finira en crise généralisée. Objectivement, ce n'est pas vraiment un château de cartes, et les problèmes monétaires ne sont pas de vrais problèmes économiques. Tant qu'il y a du blé, des paysans et des boulangers qui savent faire le pain, il n'y a aucune raison pour s'arrêter d'en manger, sinon à accepter les aléas monétaires et les problèmes artificiels qu'ils créent.

Les distributistes de la Grande Relève commettent une erreur très répandue parmi les économistes de la monnaie alternative : ils cherchent désespérément l'origine de la valeur. Les choses ont la valeur qu'on veut bien leur accorder. Très nombreux sont ceux qui ne s'intéressent pas à la possession d'une voiture de sport ou d'un chateau au bord de la Loire. La valeur qu'ils accordent personnellement à ces choses est assez faible.

Le fait de vivre en société crée un semi-consensus qui permet de déterminer une valeur un peu plus ferme aux choses. Dans une société matérialiste, cette valeur est déterminée par la quantité des biens et un consensus sur leur qualité. Les valeurs sont alors définitivement établies selon une échelle commune, le prix.

La science économique sert à faire apparaître ces valeurs et leur échelle, plus imposées que librement acceptées par chacun, comme naturelles. L'échelle de prix en économie est toujours considéré comme plus ou moins objective, sans tenir compte de l'idéologie qu'elle sous-entend. Le prix serait objectif parce que le marché serait neutre, et parce que ses déterminants auraient des effets mécaniques : la valeur des choses serait ainsi selon les cas fonction de leur rareté, de la demande, de leur utilité, ou de la quantité de travail nécessaire pour les produire.

Toutes les recherches sur l'origine de la valeur - comprendre le prix - sont contaminées par cette idéologie car elles considèrent toujours que c'est le marché ou le travail qui déterminent la valeur des choses. Il peut s'agir des biens - comme les cas cités plus haut - mais aussi de la monnaie chez les distributistes, qui recherchent la valeur "intrinsèque" de la monnaie par la valeur de la production nationale ou par l'étalon monétaire.

Or il faut s'en convaincre : la valeur des choses est toujours arbitraire.

On ne trouve pas d'analyse tordue de la valeur chez les sociétalistes. Mais s'ils insistent énormément sur le mécanisme de création monétaire, ils n'en tirent pas toutes les conséquences et ne séparent jamais complètement la sphère monétaire (d'origine bancaire) et la sphère de production. Leur critique de la notion de PIB oublie toujours le fait qu'il s'agit d'une production "vendue" et donc d'un indicateur de consommation, monétaire, et non d'un indicateur de production. Il y a sans doute plusieurs raisons à cela.

Tout d'abord la volonté de rester compréhensible par des lecteurs habitués aux notions traditionnelles de l'économie.

Ensuite, ils ne se contentent pas d'expliquer et ont des propositions de monnaie alternative. Or ils entendent le plus souvent ajuster le volume monétaire aux prix pratiqués et empêcher l'accumulation de capital. De ce fait, l'origine différente de la monnaie et des biens n'empêche pas que par décision politique biens et pouvoir d'achat soient égaux en "valeur". Mais il faut bien avoir conscience de cet aspect politique et du caractère artificiel de cette égalité.

Enfin, ils ne sont peut-être tout simplement pas d'accord avec moi !
par Didier publié dans : Economie recommander
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Samedi 5 mai 2007

1) La gauche a encore perdu. D'ailleurs, elle a toujours perdu. Même quand un candidat qui se réclame d'elle gagne, l'objectivité oblige à dire qu'elle a perdu. Ca fait des millénaires que la gauche perd. Les conditions changent, mais le fond du problème est toujours le même : sur Terre, il n'y a pas une majorité de gauche. L'élection de Nicolas Sarkozy comme président n'est pas vraiment une surprise. Après lui, il en viendra un autre, et puis un autre. Et la gauche aura encore perdu ces élections-là.

Ce qui est surprenant, c'est que cette gauche a l'air déçue. Son plus gros défaut, à cette gauche, c'est qu'elle conserve au fond d'elle-même une conviction évolutionniste, héritée de Darwin et de Marx : après ça ira mieux. A peine si elle se rend compte que, si par le plus grand des hasards, José Bové était élu président et qu'une chambre rouge et verte se dessinait au Parlement, ça ne serait que pour 5 ans, et que - puisqu'ils n'arrêtent pas de seriner leurs convictions démocratiques - il faudrait ensuite accepter l'alternance.

A bien y réfléchir, l'alternance entre des systèmes politiques réellement différents est totalement impossible. Si les socialistes français et la droite peuvent se refiler le bébé d'une législature à l'autre, c'est bien parce que sur les principes fondamentaux ils sont d'accord, que l'économie fonctionne de la même façon sous les uns et sous les autres, et que les mêmes réglements internationaux sont respectés. Qu'est-ce que des décroissants, des communistes, des ergonistes, des autogestionnaires peuvent bien trouver d'intéressant aux principes "démocratiques" d'un système qui les rejette par principe comme gouvernants ?

La gauche aux élections, c'est un peu comme la poule qui se casse éternellement le bec contre la vitre en essayant d'aller de l'autre côté. Elle ne sert que d'alibi au capitalisme pour prétendre qu'il va de pair avec la liberté d'expression, puisqu'il autorise même sa propre contestation.

2) L'élection laisse très peu de choix. Mais il y a pire : même ce choix ultra-restreint contient une tromperie sur la marchandise.

Certains commentateurs politiques ont expliqué la défaite électorale d'Al Gore ou de Lionel Jospin en 2002 en faisant remarquer qu'on n'élit jamais quelqu'un sur un bilan, mais sur des promesses. Sans doute peut-on aussi expliquer la victoire de Sarkozy comme cela.

Ce qui est le plus intéressant, ce sont les conséquences que peut en tirer un candidat. Ainsi, les politiques n'ont aucun intérêt à résoudre des problèmes qui leur rapportent des voix.

Depuis le temps que la droite a eu le pouvoir, elle n'a jamais réellement réglé les difficultés administratives des créateurs d'entreprise, ni réduit l'insécurité. Et ceux qui font profession de diminuer la dette de l'Etat font toujours en sorte de la faire exploser. Les deux grands emprunts d'Etat de la Vème République sont les emprunts Giscard et Balladur. C'est sous Lionel Jospin qu'on a terminé de rembourser l'emprunt Giscard et que la France s'est relativement désendettée.
Quant aux socialistes n'ont jamais réellement réglé les problèmes d'inégalités ou la misère sociale.

Remarquons que dans une dictature, la perception est différente : le pouvoir est toujours perçu par le peuple comme directement responsable de ce qui lui arrive. Les bilans ont une importance, et on ne peut jamais les présenter comme "globalement positifs" sans encourir un démenti de l'opinion publique.

Encore plus intéressantes sont les conséquences que peut en tirer un observateur averti. Peut-être bien que le personnel politique est corrompu et insincère, mais les impératifs électoraux renforcent ce comportement : il ne peut pas résoudre des problèmes qui sont son fonds de commerce. Et l'observateur ne peut pas attendre grand'chose du candidat élu, quel qu'il soit.

Les conditions réelles nuancent certainement cette mécanique, mais il est préférable de s'en souvenir.

par Didier Lacapelle publié dans : Politique recommander
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Mardi 1 mai 2007

Lorsque des amis parlent du monde qui les entoure, ils évoquent souvent ce qui ne va pas, et ce qu'ils y changeraient. On sent l'invincible puissance du "pueblo unido", du "tous ensemble", slogans censés évoquer une masse indivisible, entièrement tournée vers un but unique et glorieux.

Mais dès qu'un de ces amis décide de passer de la parole à l'action, il doit choisir parmi plusieurs options politiques. Et là, curieusement, tous ses anciens amis se détournent de lui. Parce que le fonctionnement politique d'une démocratie électorale passe par un phénomène entropique formidable : l'opinion.

Les opinions, tout le monde en a de différentes, d'autant plus que beaucoup les adoptent sans trop y réfléchir. Toutes les mettre sur le marché permet qu'elles se combattent les unes les autres sans jamais mettre en danger le système de domination en place.

Les opinions sont d'autant plus efficaces pour diviser qu'elles s'appuient sur trois piliers principaux : l'individualisme, la morale et l'idéologie.

Il suffit pour s'en convaincre de suivre les forums d'opposants en période d'élections présidentielles, outre le fait que ces élections octroient beaucoup moins de pouvoir qu'on ne le croit souvent au candidat élu et donc de potentialités d'agir sur le système pour ses électeurs.

- l'individualisme

Tout le monde prône l'union contre le système, la résistance, et un tas de slogans qui ne mettent pas en avant le mode d'action. Mais concrètement, on trouve un vote Schivardi à ma gauche, un vote Bayrou à ma droite, un vote Bové, un vote Besancenot, un vote Le Pen, un vote blanc...

S'ils admettent que le système n'est pas bon, ils vouent un culte aux moyens de sa légitimation : l'élection et surtout la liberté individuelle du vote. Et aucun de ces candidats ne décolle.

Les chrétiens fondamentalistes aux Etats-Unis ne sont forts que parce qu'ils votent TOUS républicain. L'idéal est un candidat majoritaire avec leurs voix et minoritaire sans elles.

Deux écueils :

Le premier est que tout candidat élu gagne aussitôt des soutiens et peut ne plus avoir besoin du groupe considéré pour conserver la majorité.

Le second est d'adhérer aux partis politiques, ce qui contraint presque automatiquement à un soutien sans conditions. Les lobbies les plus forts n'adhèrent pas aux partis.

Ces deux écueils sont d'autant plus fréquents la société est à individualiste et éclatée. D'une part, il n'y a pas d'oppositions de classes ou d'intérêts dans le débat politique tel que les anti-système puissent se prémunir d'un soutien extérieur massif à leur candidat. Et surtout il n'existe rien d'autre pour grouper les intérêts des anti-systèmes que d'adhérer directement aux partis.

Mais la plus grande faiblesse des anti-système est leur refus de la discipline de groupe. Et comme ce refus forge souvent leur identité, ils sont condamnés à échouer.

- l'idéologie

Les idées claires sont importantes. La rigidité idéologique assure elle un clivage définitif entre des groupes dont aucun n'est en mesure d'exercer le pouvoir. Ainsi l'ennemi principal d'un militant anarchiste est le militant trotskyste, dont il n'a de cesse de dénoncer les turpitudes. L'immense culture politique du CCI (Gluckstein, le pote de Schivardi) leur permet avant tout de dénoncer le déviationnisme de la LCR, sans que l'on n'y comprenne goutte. Grâce à l'idéologie, "ce qui nous divise est plus important que ce qui nous rassemble."

- la fausse morale

La morale en politique a des liens étroits avec la rigidité idéologique. Là où l'idéologie sert à diviser les obédiences proches, la morale sert à dénoncer les courants dont on se trouve plus éloigné sans avoir à faire l'effort de les comprendre. Ainsi, si sur des bases anti-système proches, l'un fait le choix stratégique d'intégrer le FN, et l'autre, sur une base plus idéologique, choisit le PCF, ils sont condamnés à ne plus se parler autrement qu'en s'insultant.

"Tous ensemble", d'accord, sauf avec - au choix - les rouges-bruns, les nationalistes, les extrêmistes, les droitiers, les gauchistes, les plus infréquentables que soi, etc.

Grâce à ces trois piliers, le système s'assure de la division de ses adversaires, qu'ils confondent l'action politique vraie (qui change les choses) avec le droit de présenter ses idées, le débat, la spéculation intellectuelle et le cirque électoral.

Dans 100 ans, si le monde est encore là, le dit système n'aura jamais été mis en danger. Des gens se présenteront encore aux élections, avec pour perspective de passer de  2 à 2,5% des suffrages exprimés, ce qui de leur point de vue constitue un grand soutien populaire pour le changement.

Celui qui veut avancer spirituellement se méfie des opinions prédigérées, et surtout ne s'illusionne pas sur la possibilité de changer le monde par la politique.

Mais être lucide ne doit pas conduire à l'inaction. Il n'est pas nécessaire d'espérer pour entreprendre, disait Guillaume d'Orange.

La spiritualité de gauche (le monde peut être amélioré) et la spiritualité de droite (le monde est mauvais, ET n'essayons pas de le changer car cela ne peut qu'aggraver les choses.) sont également fausses. Le monde est en grande partie mauvais, et il est largement illusoire de penser que nous pouvons le changer. Mais ne pas essayer conduit à l'ennui, et l'ennui étant le père de tous les vices, il conduit à la collaboration avec le système. Alors que l'expérience de l'action permet de grandir spirituellement et d'aider les autres à le faire bien plus sûrement que de rester dans sa chambre à lire les philosophes et les ésotéristes.

D'ailleurs, l'économie est une excellente école de quatrième voie.

 
par Didier Lacapelle publié dans : Politique recommander
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