Je savais que Marx s'était parfois contredit lorsque l'on comparait ses ouvrages tardifs avec Le Capital. Je n'ai pas tout lu de Marx. Il a beaucoup écrit, il y a
d'autres auteurs tout aussi intéressants, et comme le temps n'est pas extensible, il faut parfois choisir entre l'exégèse savante et la politique.
Je remercie donc André-Jacques Holbecq - dont le dernier ouvrage "Les 10 plus gros mensonges sur l'économie" écrit avec Philippe Derudder a apparement rencontré un certain succès
- d'avoir exhumé cette phrase des Grundrisse sur le forum qu'il administre :
"La distribution des moyens de paiement devra correspondre au volume de richesses socialement produites et non au volume de travail fourni."
Il faudrait étudier les prémisses et les conclusions du raisonnement considéré pour savoir quel est le propos exact de Marx. Toujours est-il que cela ne ressemble pas du tout au Marx du
Capital.
Tout d'abord, on passe d'une loi de l'économie à un choix de société. Dans Le Capital, Marx ne formule pas de souhait, mais un constat qui ne souffre pas la discussion : le revenu est équivalent
au volume de travail fourni. Il a donc évolué sur ce point.
Ce choix de société est souligné par André Gorz qui l'explicite comme suit. Si les moyens de paiement sont la contrepartie d'un travail, on a là un salaire. S'ils sont distribués en fonction du
volume de richesses produites, on a un revenu social. Ceci est censé nous amener à reconsidérer une société fondée sur la valeur travail "sociologique".
Dans un système de revenu social, le type de biens produits et leur volume est débattu de manière politique. Ce type de société doit permettre à la fois d'éviter la pénurie de
biens indispensables et une exploitation déraisonnable des ressources naturelles. Toutefois le prix ne peut pas être libre dans ces conditions, afin que des distorsions inflationnistes
n'apparaissent pas.
Mais Marx n'a sans doute pas raisonné comme cela, car chez lui la valeur-travail est un déterminant économique du prix, pas une valeur sociologique.
En premier lieu, il faut noter que le choix présenté n'en est pas vraiment un, puisque chez le premier Marx le volume de travail fourni et le volume de richesses produites est strictement
équivalent.
La surproduction permanente, la mise au pilon du trop produit, n'est pas possible. Tout ce qui est produit finit sur le marché, et tout bien disponible en excès sur le marché conduit à une chute
des prix et des profits, deux suppositions parfaitement fausses, mais qui pouvaient peut-être se concevoir à l'époque de Marx. Notons que l'inexistence des stocks est également un pilier de la
pensée monétariste, toujours dominante aujourd'hui, ce qui n'est pas le moindre de ses défauts.
Chez le Marx des Grundrisse, la nouveauté est une équation où le volume de richesses équivaut aux moyens de paiement distribués. On peut supposer qu'il n'y a pas plus de production invendue chez
ce second Marx que chez le premier. Donc au final, dans ce nouveau système, le volume de travail est toujours équivalent au volume de richesses vendues.
Le point important est le suivant : si ce nouveau système était bien un système de "revenu social", Marx - qui a quand même noirci des milliers de pages sur la "valeur travail" économique -
n'aurait pas présenté ces deux points de vue comme opposés.
A moins qu'il ne soit en train de...l'abandonner comme théorie !
La distribution des moyens de paiement ne correspond tout simplement PAS au volume de travail fourni, alors que dans le Capital, Marx en fait une loi de l'économie. Il ne peut donc
pas prétendre qu'il s'agit d'un choix de société sans annoncer qu'il y renonce comme loi et en expliquant pourquoi il s'est trompé. Mais il ne le fait pas.
Il ne s'agit donc absolument pas d'un choix de société pour le salaire plutôt que pour le revenu social comme Gorz le croit, mais d'une pensée économique remise en question,
difficilement, par son propre géniteur.
Si un lecteur a lu ce passage des Grundrisse, qu'il n'hésite pas à en préciser le contexte et à me contredire s'il le faut.
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