Cela en surprendra peut-être certains : je n'avais jamais lu Serge Latouche, Paul Ariès ou Ivan Illitch avant de commencer ce blog. Je n'avais pas non plus
connaissance de toute la mouvance décroissante qui s'agitait sur le net et ailleurs depuis quelques années. Je savais tout au plus qu'elle existait, et que j'en étais sans doute proche.
Je lis sur le forum du site http://www.decroissance.info que de nombreuses discussions ont trait à l'économie.
Un leit-motiv est souvent repris : "Sortir de l'économie". J'ai longtemps pensé - de manière arrogante sans doute - que cette question signifiait "sortir du capitalisme" et était posée par des
gens qui réduisaient la question économique au capitalisme. Or pas du tout. Il s'agit bien de sortir de toute forme d'économie.
Voilà un débat extrêmement intéressant auquel je n'avais pas songé. Il va de soi que Jacques Marseille ou Christophe Barbier sont absolument incapables de comprendre quoi que ce soit à un tel
débat. Mais un économiste d'Attac, un militant de la gauche du PS ou de la LCR n'y verrait goutte non plus. Même les "décroissants" venus de la gauche traditionnelle et qui en ont conservé le
mode de raisonnement sont perdus. (On parle ici de Gorz, Harribey et du courant Utopia, surtout actif au Parti socialiste.) Pour les douze qui restent, je vais quand même l'aborder.
Un intervenant du forum décroissance.info parle de "naturalisation de l'échange" en ce qui concerne les propositions d'économie alternative. Je préfère à "échange" - qui n'est pas seulement une
catégorie économique - les termes "comptabilité de l'échange". On peut aussi dire "économie".
[Pour être plus précis, la comptabilité de l'échange n'est pas toute l'économie. Les sociétés mesurent également la production et la consommation en unités produites ou consommées, et les
indicateurs non monétaires sont également réputés économiques. Mais un des plus grands mensonges de la comptabilité est de faire croire qu'elle mesure la production ou la consommation, alors
que l'utilisation de termes monétaires concerne SEULEMENT l'échange. La mesure de la production (PIB) est en réalité la mesure de la production
VENDUE.]
Car s'il est vrai que le capitalisme est une convention, l'économie toute entière est également une convention.
Je ne parlerai pas de naturalisation, car contrairement à tous les précités, les adeptes de l'économie alternative savent encore - j'espère - qu'il s'agit d'une convention que de comptabiliser
les échanges.
Faut-il une comptabilité de l'échange ?
Ce qu'on tend à négliger, ce que toute comptabilité se justifie comme étant la recherche de l'équité dans l'échange. Donc le capitalisme a cette prétention. Et avez-vous vu comme nous nous sommes
fait avoir ? Il y a eu renversement : puisqu'il y avait comptabilité, c'est donc qu'elle était équitable, et donc que l'exploitation était équitable.
Est-ce que n'importe quelle comptabilité ne risquerait pas de nous mener à la même naturalisation de l'exploitation ? On pourrait tenir là l'interprétation correcte de la parabole du fils
prodigue : "ne comptabilisez-rien !"
Dans l'autre main, est-ce que l'absence de comptabilité ne risquerait pas de mener à ce que certains ne profitent des efforts de la communauté ?
La plupart sinon toutes les sociétés ont recouru à des comptabilités plus ou moins formelles.
Il suffit de regarder la télé-réalité pour voir que dès qu'on soupçonne un colocataire d'en faire un tout petit peu moins que les autres sa place au sein de la communauté est aussitôt
contestée.
Dans une société de chasseurs-cueilleurs, c'est un peu "Tu mangeras si tu participes à la chasse."
Il y a eu des exceptions mais en général celles-ci ne concernaient pas des individus quels qu'ils soient, mais des groupes de personnes dont le rôle était circonscris dans la société. Seuls les
vrais mendiants bénéficiaient de l'aumône au Moyen-Age. Certains le justifiaient par la pratique religieuse, qu'ils s'agisse des ordres de moines mendiants chrétiens ou des mystiques soufis.
C'est peut-être dans ce sens qu'il faudrait aller : une comptabilité informelle. Il n'est pas si important que certains profitent des efforts de la communauté. C'est déjà l'argument utilisé pour
refuser l'aide sociale. On sait où il nous a menés.
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