Dimanche 16 septembre 2007
Voici un excellent article de synthèse paru en 2005 sur un site marxiste sur cette tendance politique dont j'ai déjà parlé ici qui fait de la démocratie la fin
de la politique, réduisant la critique du capitalisme à une simple critique interne :
http://www.le-militant.org/remu/citoyenni.htm
Ils nomment ce courant "citoyennisme" ou "démocratisme radical" (terme usité dans les forums marxistes orthodoxes), et en illustrent la genèse mieux que je ne l'ai fait jusqu'ici.
Pour résumer, la chute du communisme à l'Est et les échecs de la social-démocratie à l'Ouest obligeaient les leaders de la gauche à proposer une idéologie de substitution. Le premier à avoir
abandonné la lutte des classes pour la République est Chevènement avec son Mouvement des Citoyens, puis le PCF est devenu citoyen. L'auteur observe justement que 95 % de la gauche est aujourd'hui
citoyenniste, même si elle vend un capitalisme plus ou moins critique selon le groupe considéré.
En revanche, voici un passage avec lequel j'ai un petit désaccord :
"Place donc au post-gauchisme qui garde quelques références subliminales au passé glorieux de l’après 68 mais laisse s’épanouir une thématique anarchisante Apôtre du zapatisme,
l’universitaire britannique John Holloway fait flores lors des forums sociaux mondiaux et décrète qu’il convient de « changer le monde sans prendre le pouvoir », afin d’échapper à son
caractère corrupteur. Comment faire ? En travaillant à sa dissolution… Mais l’inspirateur incontesté du post-gauchisme est le « dissocié » italien Toni Negri, jadis idéologue de
l’autonomie prolétarienne. Maintenant il prône la lutte des « multitudes » contre l’ « empire » . Ceci donne des propositions comme « la citoyenneté mondiale » et
la « suppression générale des frontières » ou le « revenu garanti pour tous ». Ses adeptes militent quant à eux sagement aux Verts et n’interrompent leurs dissertations sur les
multitudes que pour des cas d’urgence comme l’appel à voter « oui » au référendum sur la « Constitution européenne »… . Beaucoup plus sympathique, le mouvement autour d’Alain
Badiou qui travaille à reforger une image positive de l’Ouvrier et oppose la « démocratie » à l’Etat. L’aile la plus radicale du citoyennisme est la mouvance Black Block, les émeutiers de
Seattle et de Gènes. S’ils se distinguent par leurs méthodes violentes, les Black Blocks ne luttent pas contre un rapport social (le capitalisme) mais contre des représentations aliénantes :
les marques des grandes banques ou des magasins fast-food. On reste finalement dans la même logique que José Bové quand il a « démonté » le Mac-Do de Millau."
[Economie et Archimagie :
"Changer le monde sans prendre le pouvoir" n'a rien à voir avec les pratiques du démocratisme radical, qui visent justement à faire croire aux individus qu'ils détiennent déjà ce pouvoir. C'est le
même dilemme dont nous parlons dêpuis quelques posts : Comment lutter contre les égrégores ? Agir pour soi et donner l'exemple, donner de la publicité à sa démarche, ou s'engager en politique
? De mon point de vue, c'est presque un faux problème, la scène politique étant une scène publicitaire comme une autre et toutes les méthodes peuvent être bonnes.
Evidemment, cela ne veut pas dire que je suis d'accord avec Toni Negri, qui est un ultra-libéral qui lutte contre l'Empire comme BHL. Du point de vue de penseurs libéraux, "changer le monde sans
prendre le pouvoir" revient à dire "je fais travailler mes réseaux d'influence pour orienter les décisions des politiques". Ces gens ont beaucoup plus de véritable pouvoir que vous et moi, et ne
veulent pas changer le monde dans le même sens. ]
Mercredi 12 septembre 2007
Tous les a-croissants ne partagent pas l'idée que l'économie est une invention nocive. De même, l'idée de la nocivité de l'économie n'est pas nécessairement une
idée décroissante.
Pour autant, c'est à la même accusation de réactionnaires ou de fascistes anti-modernes que les décroissants et les sortants de l'économie doivent ou devront faire face, un peu comme les premiers
écologistes se voyaient accoler les élans vers la nature des nazis comme insinuation dégueulasse, les premiers dénonciateurs étant les communistes, bien relayés aujourd'hui par un certain
nombre d'inquisiteurs social-démocrates.
On se doit toutefois de reconnaître que les thématiques de l'écologie comme de l'anti-économie ont d'abord été portées par des courants qui se revendiquent de "droite".
Ci-dessous le lien d'un texte issu de l'ouvrage "Les hommes au milieu des ruines" de Julius Evola, trouvé sur le blog de Davy dont je vous livre quelques extraits :
http://le-songe-verd.spaces.live.com/blog/cns!422032D6D46346FB!119.entry
"C'est une hypnose, une démonie que l'économique est en train d'exercer sur l'homme moderne. Et comme il arrive souvent dans l'hypnose, ce sur quoi l'esprit se focalise finit par devenir réel."
L'auteur perçoit parfaitement la nature d'égrégore de la pensée économique.
"Il est parfaitement évident que le capitalisme moderne est, autant que le marxisme, une subversion. Identique est leur vision matérialiste de la vie ; identiques, qualitativement,
leurs idéaux ; identiques leurs prémisses, solidaires d'un monde qui a pour centre la technique, la science, la production et le « rendement »."
"Ce n'est pas la valeur d'un système économique ou d'un autre qu'il faut mettre en question, mais celle de l'économie en général. L'antithèse entre capitalisme et marxisme, bien qu'elle nous
apparaisse gigantesque sur la toile de fond de notre époque, doit être considérée comme une pseudo-antithèse."
Il note bien l'analogie entre marxisme et capitalisme sous des dehors antithétiques.
"Et la pire absurdité consiste à prétendre représenter aujourd'hui une « Droite » politique sans sortir du cercle sombre qu'a tracé la démonie de l'économie et à l'intérieur duquel se meuvent le
marxisme et le capitalisme, ainsi que toute une série de degrés intermédiaires."
La pensée d'Evola est de droite, dans la mesure où elle est fondamentalement inégalitariste et fonde cette inégalité sur des principes naturels.
On voit bien que cette "droite", d'obédience réactionnaire, n'a rien à voir avec le capitalisme convaincu de Bush ou Sarkozy. Même à l'extrême-droite, elle est aujourd'hui marginalisée. Et elle
fait remarquer - à raison - les proximités idéologiques de la gauche social-démocrate ou marxiste révolutionnaire avec ce capitalisme dont elle est elle-même si distincte.
Inversement, on est obligé d'admettre les parentés avec la pensée a-croissante et anti-économique issue de la "gauche" libertaire.
Le principal dilemme qui agite ces deux courants est d'ailleurs similaire : "Doit-on faire de la politique ou l'ignorer ?". Une partie des a-croissants ignore l'égrégore économique; une autre
milite. Julius Evola pensait qu'il écrivait pour une élite de l'esprit, et - considérant que les élites désignées étaient de fausses élites - ne voulait rien avoir à faire avec la politique. (On
peut même - par un certain abus de langage dont n'hésite pas à faire preuve un Jean-Marie Le Pen -, considérer que bien que partisans de "l'ordre", ces gens sont des "anarchistes de droite".) A
l'inverse, la Nouvelle Droite qui se fonde en France sur des bases idéologiques semblables défend ses idées en militant.
Plus intéressante malgré tout que la soupe social-démocrate et citoyenniste, la pensée réactionnaire fournit des outils d'analyse pertinents et se fourvoie complètement dans ses conclusions,
qu'elle adapte à ses propres valeurs. Voici ce qu'Evola écrit :
"Ainsi que nous l'avons déjà dit, il n'existe pas de hiérarchie ou il n'en existe qu'une contrefaçon lorsque, par-delà le plan économico-social, ne s'affirment pas le droit et la primauté des
valeurs et des intérêts plus élevés — et donc lorsqu'on ne reconnaît pas une autorité supérieure aux hommes et aux groupes ou corps qui représentent et défendent ces valeurs, ces intérêts. S'il en
est ainsi, une ère économique est, par définition, fondamentalement anarchique et anti-hiérarchique. Elle repré-sente un bouleversement de l'ordre normal. La matérialisation et la « désanimation »
de tous les domaines de l'existence, qui lui sont propres, enlèvent toute signification supérieure à l'ensemble des problèmes et des conflits que l'on y considère comme les seuls importants."
C'est stupéfiant : Evola considère que la vision économique des choses tend à renverser les hiérarchies ! Nietzsche plus qu'Evola cherche d'ailleurs souvent à expliciter ce point :
il existe des hiérarchies qui sont naturelles (et donc bonnes, selon un penseur réactionnaire) et des hiérarchies artificielles qui sont créées par la dégénérescence des sociétés. Jusque là
Nietzsche ne se trompe pas : les règles de l'économie capitaliste sont en effet totalement artificielles, et visent à conforter des hiérarchies qui ne le sont pas moins. Mais Nietzche est convaincu
que les sociétés modernes amènent la dictature du faible sur le fort.
Voilà une grave erreur : les sociétés modernes se prétendent les amies des faibles simplement pour obtenir leur collaboration.
Probablement les penseurs réactionnaires auraient connu un meilleur sort s'ils n'avaient pas eu l'orgueil de faire passer la vulgarité pour de la faiblesse et de désigner eux-mêmes les forts (qui
parfois étaient quand même bien vulgaires aussi). Evola avait semble-t-il perçu que Nietzsche désignait forts et faibles de manière à apparaître
comme fort.
Faisons abstraction de cette passion inégalitariste et formulons l'hypothèse que ces penseurs représentaient un danger pour les vendeurs de l'idéologie capitaliste, qui n'acceptaient de
choisir leur ennemi que dans leur propre camp (Karl Marx, le classique) et que cela a largement participé de leur diabolisation.